Qui élève vos enfants ?

🌋 Coup de gueule

Il y a des décisions qui font du bruit, et des décisions qui font leur œuvre. Celle du 8 octobre appartient à la seconde catégorie : aucune sirène, aucun bandeau, à peine une dépêche. Pourtant, ce jour-là, la plus haute juridiction administrative du pays a acté noir sur blanc ce que des millions de parents refusaient encore de croire : sur l’intimité de vos enfants, vous n’avez rien à dire. Ni avant. Ni pendant. Ni à propos de qui vient leur parler.

Les faits, d’abord. Froidement.

Le programme d’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité — EVARS, dans le dialecte ministériel — s’applique depuis la rentrée 2025. Au moins trois séances par an, obligatoires, de l’école primaire jusqu’au lycée, dans le public comme dans le privé sous contrat. Pas de dispense. La base légale dormait depuis 2001 dans l’article L. 312-16 du code de l’éducation ; on l’a réveillée par arrêté, le 3 février 2025.

Premier acte, le 27 juin 2025 : saisi par sept associations — parmi lesquelles Juristes pour l’enfance et SOS Éducation — et par quelque trois cents parents, le Conseil d’État valide le programme. L’éducation à la sexualité, dit-il, intervient « en complément du rôle des parents ».

Retenez bien ce mot : complément. Il va servir.

Second acte, le 8 octobre 2026 : la Confédération nationale des associations familiales catholiques demande le strict minimum. Que les familles soient informées avant les séances. Qu’elles soient associées à leur organisation. Qu’elles aient voix au chapitre sur le choix des intervenants extérieurs. Réponse du juge, en substance : aucun texte n’impose que les parents d’élèves soient informés à l’avance. Rejet.

Voilà donc la doctrine du « complément » : un complément dont on ne vous dit ni le jour, ni le contenu, ni l’intervenant. Un complément qui se passe très bien de ce qu’il complète.

Soyons exacts — c’est notre force, et c’est leur faiblesse : les établissements restent tenus d’informer chaque année les parents des objectifs de cet enseignement, et vous pouvez demander une entrevue. Une circulaire annuelle et un rendez-vous de courtoisie. C’est tout. Vous n’êtes plus des éducateurs : vous êtes des destinataires.

La querelle que la République a oubliée

On vous dira que vous êtes réactionnaires. Rappelons alors à nos contradicteurs que ce débat n’est pas né à Versailles en 2013, mais à la Convention en 1793 — et que les « réactionnaires » de l’époque s’appelaient Condorcet.

Le 13 juillet 1793, Robespierre lit à la tribune le plan d’éducation nationale de Le Peletier de Saint-Fargeau : des « maisons d’égalité » où les enfants seraient élevés en commun, aux frais de la République, à l’écart de leurs familles. Le 12 décembre, Danton enfonce le clou : les enfants appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents.

Face à eux, Condorcet. Le mathématicien, le girondin, l’auteur du plan d’instruction publique dont notre école se réclame encore dans ses discours d’estrade. Sa ligne tient en une distinction : l’État instruit — il transmet des savoirs ; il n’éduque pas — il ne façonne pas les consciences. La puissance publique ne peut même, sur aucun objet, avoir le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités.

Instruire ou éduquer : tout est là. Apprendre la biologie de la reproduction, c’est de l’instruction. Enseigner à un enfant ce qu’il doit penser de son corps, de son désir, de l’intimité, de la pudeur, de sa famille même, c’est de l’éducation au sens le plus fort. La République de Condorcet s’arrêtait au seuil. Celle du Conseil d’État le franchit — et vous laisse sur le paillasson.

Condorcet, au passage, est mort en prison en 1794. Proscrit par ceux qui voulaient les enfants pour la République.

Vous me suivez ?

La plus vieille obsession du pouvoir

Prenons maintenant de la hauteur — et je vais être très précis, parce que le sujet l’exige. Il ne s’agit pas de comparer la France de 2026 aux crimes des régimes totalitaires. Il s’agit d’observer une mécanique. Une seule. Celle qui revient, inlassable, dans chaque projet de domination des esprits : mettre la main sur l’enfant, en passant par-dessus le parent.

Platon l’écrit dès Les Lois : l’enfant appartient à la cité plus qu’à ses parents. Sparte l’applique : à sept ans, on vous le prend.

Les bolcheviks en font un programme. Alexandra Kollontaï, en novembre 1918, devant le congrès panrusse des ouvrières : la société se chargera, graduellement, de tout ce qui incombait antérieurement aux parents. Et à la mère, elle demande d’apprendre à ne plus faire de différence entre les tiens et les miens. L’URSS achèvera le travail avec le culte de Pavlik Morozov, l’écolier sanctifié pour avoir dénoncé son père.

Hitler, le 6 novembre 1933, à propos de l’adversaire qui refuse de le rejoindre : ton enfant nous appartient déjà. Le 2 décembre 1938, à Reichenberg, il décrit le parcours de la jeunesse allemande, de l’organisation en organisation, jusqu’à cette sentence : ils ne seront plus jamais libres de toute leur vie.

Orwell, qui avait tout compris, en fait une ligne de 1984 : il était presque normal, pour des gens de plus de trente ans, d’avoir peur de leurs propres enfants.

Et Hannah Arendt, en 1958, tire la leçon générale dans « La crise de l’éducation » : en Europe, l’idée qu’il faut commencer par les enfants pour produire un monde nouveau est restée le monopole des mouvements révolutionnaires à tendance tyrannique, qui, une fois au pouvoir, enlevaient les enfants à leurs parents et les endoctrinaient purement et simplement.

Personne, chez nous, n’enlève d’enfants. Personne n’endoctrine dans des camps. Mais regardez la grammaire. Le sujet : l’État. Le verbe : éduquer. Le complément d’objet : vos enfants. Et le parent ? Relégué en complément circonstanciel. Facultatif.

Moralité : on ne commence jamais par le dernier chapitre. On commence par la grammaire.

Le verrou de 1948 — et sa clé perdue

Ce danger, nos aînés l’ont vu en face. Au sortir de la guerre, ils ont posé un verrou. L’article 26 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, alinéa 3 : les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants. Par priorité. Le mot n’est pas décoratif : la disposition est née de l’expérience directe de l’embrigadement nazi de la jeunesse.

L’Allemagne de 1949, vaccinée, écrit dans sa Loi fondamentale qu’élever les enfants est le droit naturel des parents et le devoir qui leur incombe au premier chef. Et la Convention européenne des droits de l’homme oblige l’État à respecter le droit des parents d’assurer l’éducation de leurs enfants conformément à leurs convictions.

Soyons honnêtes jusqu’au bout — c’est ainsi qu’on gagne : en 1976, la Cour européenne a jugé conforme une éducation sexuelle obligatoire au Danemark. Mais à une condition qu’elle a gravée dans le marbre : que l’information soit transmise de manière objective, critique et pluraliste, l’État ayant l’interdiction absolue de poursuivre un but d’endoctrinement. Là se place la limite à ne pas dépasser, écrit la Cour.

Question simple, donc : comment un parent peut-il vérifier que la limite n’est pas franchie s’il n’a pas le droit de savoir ce qui se dit, quand, et par qui ? Une neutralité qui refuse de se montrer n’est pas une neutralité. C’est une promesse. Et l’on ne confie pas ses enfants sur une promesse.

L’objection qui mérite le respect

Il existe un argument sérieux en face, et je refuse de l’esquiver. La CIIVISE estime à 160 000 par an le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles en France, et ces violences se commettent d’abord dans le cercle familial. Pour les défenseurs du programme, l’école doit être le lieu où l’enfant apprend que son corps lui appartient — et où il peut parler, parfois contre sa propre famille.

Cet argument, je le prends. Tout entier. Apprendre à un enfant qu’on ne touche pas son corps, lui donner le 119, former les enseignants au repérage : qui s’y oppose ? Personne. Ce consensus existe, et il est précieux.

Mais voyez le tour de passe-passe. Au nom de quelques familles criminelles, on traite toutes les familles en suspectes. On ne vous informe pas, parce que vous pourriez être le problème. C’est une présomption de culpabilité parentale généralisée. Et sous le parapluie indiscutable de la protection, on fait passer tout le reste : les normes, les représentations, les « bonnes » façons de penser l’intime — ce qui, précisément, relève des convictions des familles.

Protéger l’enfant de l’adulte prédateur : oui, mille fois. Le soustraire, par principe, au regard de ses parents : non. Ce n’est pas la même chose. Et ceux qui font semblant de confondre les deux le savent très bien.

L’escalier

Pour qu’on ne nous fasse pas le procès de l’outrance, voici la grille. Cinq marches, du régime libéral au régime totalitaire :

Un — le glissement de l’instruction (les savoirs) vers l’éducation des mœurs et de l’intime. Deux — la dépossession des parents : ni consentement, ni information préalable, ni dispense. Trois — le monopole : la disparition progressive des instances concurrentes, familles, Églises, associations, écoles libres. Quatre — la finalité anthropologique : fabriquer un homme nouveau au lieu de transmettre un monde. Cinq — le retournement : l’enfant devenu capteur, rapporteur, délateur dans sa propre maison.

Les totalitarismes ont gravi les cinq marches. Nous n’en sommes pas là. Mais EVARS a posé le pied sur la première. Et le 8 octobre, le Conseil d’État s’est assis sur la deuxième.

Ceci n’est pas le totalitarisme. C’est le premier pas de sa grammaire. Et aucun régime, jamais, n’a commencé par le dernier.

Ce que nous allons faire

La Déclaration des droits de 1793 — celle des Montagnards, celle de Danton — faisait de l’insurrection le plus sacré des droits. Nous lui préférons une arme autrement redoutable, parfaitement légale, et que personne ne pourra nous confisquer : le parent informé qui refuse de se taire.

Concrètement, dès cette semaine :

Écrivez. Une lettre, datée, au directeur ou au chef d’établissement : demandez les supports pédagogiques des séances, leur calendrier, l’identité et l’agrément des intervenants extérieurs. Demandez l’entrevue que le code de l’éducation vous permet de solliciter. Gardez copie de tout.

Siégez. Les conseils d’école et les conseils d’administration ne sont pas des chambres d’enregistrement. Présentez-vous aux élections de parents d’élèves. Posez la question à chaque séance. Faites inscrire au procès-verbal.

Interpellez. Votre député peut déposer une proposition de loi instaurant l’information préalable des familles et un droit de regard sur les intervenants. Écrivez-lui. Publiquement. Et publiez sa réponse — ou son silence.

Exigez d’être consultés. Car voilà le cœur du scandale : une décision qui touche à l’intimité de chaque enfant de France a été prise sans que les parents de France aient jamais été consultés. Ni en 2001, ni en 2025, ni en 2026. C’est très exactement pour cela que nous nous battons au sein du PIC : pour que ce qui concerne nos enfants soit décidé avec nous, par référendum d’initiative citoyenne, et non pour nous par arrêté. La démocratie directe n’est pas une lubie institutionnelle. C’est la clé que nos aînés de 1948 avaient forgée — et que d’autres ont perdue.

Je plaide coupable : je suis un père inquiet. Mais un père inquiet qui a lu Condorcet, Arendt et la Déclaration universelle. Et qui vous pose, à vous qui lisez ces lignes, la seule question qui vaille.

Qui élève vos enfants ?

#PourNosEnfants #PIC

🌋 Coup de gueule

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Connexe — pour aller plus loin : la tribune d’Alain Delannoy, « EVARS : éduquer au sexe, c’est l’éteindre », publiée sur Politoscope le 5 octobre 2026.

Sources :

Conseil d’État, 8 octobre 2026, n° 508643, CNAFC (compte rendu) : https://lemediaen442.fr/evars-le-conseil-detat-rejette-une-demande-visant-a-renforcer-le-role-des-parents/

Conseil d’État, 27 juin 2025, n° 501820 (analyse) : https://www.rdavocats.com/articles/conseil-etat-juge-legal-programme-scolaire-deducation-vie-affective-relationnelle-sexualite-1068.htm

Dépêche du 27 juin 2025 (requérants, contenu du programme) : https://portail.free.fr/actualites/societe/le-conseil-detat-rejette-le-recours-dopposants-a-leducation-a-la-sexualite/

Droits des parents et recours après les décisions de 2026 : https://kohenavocats.com/evars-ecole-programme-obligatoire-sans-dispense-droits-parents-recours-2026/

Alexandra Kollontaï, La Famille et l’État communiste (1918) : https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1918/11/famille.htm

Hitler, discours de Reichenberg, 2 décembre 1938 (document pédagogique WDR) : https://live-origin.planet-schule.de/schwerpunkt/zeitzeugen-des-nationalsozialismus/360-grad-angebote-zum-nationalsozialismus-vogelsang-unterricht-144.pdf

Cour européenne des droits de l’homme, Kjeldsen, Busk Madsen et Pedersen c. Danemark, 7 décembre 1976 : https://actu.dalloz-etudiant.fr/fileadmin/actualites/pdfs/AFFAIRE_KJELDSEN__BUSK_MADSEN_ET_PEDERSEN_c._DANEMARK.pdf

Tribune d’Alain Delannoy sur Politoscope : https://politoscope.fr/evars-eduquer-au-sexe-cest-leteindre/

Ouvrages et textes cités : Platon, Les Lois, livre VII ; Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique (1791) ; Danton, discours à la Convention du 22 frimaire an II (12 décembre 1793) ; W. L. Shirer, Le Troisième Reich, des origines à la chute (discours du 6 novembre 1933) ; George Orwell, 1984 (1949) ; Hannah Arendt, « La crise de l’éducation », in La Crise de la culture ; Déclaration universelle des droits de l’homme, art. 26.3 ; Loi fondamentale allemande, art. 6.2 ; Convention européenne des droits de l’homme, Protocole n° 1, art. 2 ; code de l’éducation, art. L. 312-16 et D. 114-1 ; rapport de la CIIVISE, novembre 2023.

Frédéric Bascuñana
Frédéric Bascuñanahttps://politoscope.fr
Entrepreneur, citoyen engagé. J’observe avec tristesse mon pays perdre son honneur sous les exactions d’une caste cynique. Retrouvons notre dignité collective.

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