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Politoscope Perspectives dissonantes
Complotisme ou complot ? · Fact checking

Le vrai sous tutelle

Qui vérifie les vérificateurs ? En direct sur Politoscope TV, la journaliste indépendante Amélie Ismaïli démonte l’anticomplotisme officiel, la panique de l’« infodémie » et la tutelle que des experts désignés prétendent exercer sur le public. Nous l’avons vérifiée à son tour, comme elle le demande, avant de montrer comment la Constitution d’urgence du PIC renverse le sens du contrôle : on ne vérifie pas le peuple, on vérifie le pouvoir.

Frédéric Bascuñana

Amélie Ismaïli, l’anticomplotisme officiel et la tutelle du public : dissertation au prisme du #PIC à partir d’un direct de Politoscope TV, avec dix questions pour renverser le sens du contrôle

⚜️ « Le PIC répond » ⚜️

Amélie Ismaïli, journaliste indépendante (Rechecking Media), invitée de Politoscope TV en direct le 29 avril 2026, face à Frédéric Bascuñana et au salon vocal du PIC. Vidéo intégrale et originale sur la chaîne Politoscope TV : https://www.youtube.com/watch?v=775HPjEhM90

« Sed quis custodiet ipsos custodes ? » (« Mais qui gardera les gardiens eux-mêmes ? ») Juvénal, Satires, VI

« Vérifiez ce que je dis. Challengez-moi. […] Ne me faites surtout pas confiance. » Amélie Ismaïli, Politoscope TV, 29 avril 2026

L’essentiel

Fiche technique

Objet commenté : « [DIRECT] Qui vérifie les vérificateurs ? Amélie Ismaïli démonte la machine à fabriquer le consensus », Politoscope TV, direct ouvert le mercredi 29 avril 2026 à 21 h 19 (heure de Paris), mis en ligne le 30 avril, 1 h 40 min 29 s ; 1 074 vues relevées le 28 octobre 2026.

Invitée : Amélie Ismaïli, journaliste indépendante, qui tient le site Rechecking Media (« ce n’est pas moi qui l’ai fondé, mais c’est moi qui le tiens », précise-t-elle d’emblée, en avouant qu’il est « un peu mort en ce moment » 00:01:02), auteure d’une enquête de plusieurs mois sur Conspiracy Watch et sur les fonds publics qui irriguent l’anticomplotisme officiel.

Autour de la table : Frédéric Bascuñana à l’animation ; sur le salon vocal du PIC, BDF, Philippe Comte, Laurent, Alain et, en toute fin, un auditeur prénommé Christophe ; dans le fil de discussion, Mathieu Félix, Christian, Dude, Vlad et Bascar, de la chaîne Hypnomachie.

Textes de référence : la Constitution d’urgence du PIC dans son état en ligne du 28 octobre 2026 (Titre V, articles 1, 4, 5 et 6 ; Titre VIII, articles 1 et 3 ; Titre XVI, articles 2 et 3) ; le rapport de la commission « Les Lumières à l’ère numérique », remis le 11 janvier 2022 ; le rapport de la commission des finances du Sénat sur le fonds Marianne (2023).

Méthode : transcription complète établie à partir des sous-titres automatiques de la vidéo, lue de bout en bout ; citations reproduites mot pour mot, débarrassées seulement des hésitations et des redites de l’oral, les coupes signalées par […] et les noms propres rétablis là où la machine les écorchait (elle entend « Gard Brunner » pour Gérald Bronner, « Did Raou » pour Didier Raoult, « charte Dominique » pour la charte de Munich) ; chaque citation porte un horodatage cliquable qui renvoie au passage exact. Les affirmations de fait de l’invitée lui sont attribuées et confrontées aux sources dans la partie II et dans l’annexe C : nous vérifions la vérificatrice des vérificateurs, et c’est la moindre des politesses qu’on lui doive.

Ouverture : Juvénal au salon vocal

La question qui sert de titre au direct n’a pas été inventée un soir d’avril 2026 sur un salon vocal.

Elle a dix-neuf siècles.

On la trouve dans la sixième satire de Juvénal, au détour d’une scène de ménage romaine : un mari jaloux veut enfermer sa femme, on lui conseille de poser un verrou et de mettre des gardes à la porte ; et le poète d’objecter, avec ce sourire latin qui ne pardonne rien, « pone seram, cohibe ; sed quis custodiet ipsos custodes ? Cauta est et ab illis incipit uxor » (« mets un verrou, enferme-la ; mais qui gardera les gardiens eux-mêmes ? L’épouse est prudente, et c’est par eux qu’elle commence »).

Relisez la chute.

Juvénal ne dit pas seulement que les gardiens peuvent faillir ; il dit que la corruption commence par eux, que c’est sur eux que porte d’abord l’effort de celui qui veut tromper, parce qu’un gardien acheté vaut mieux que mille portes forcées. La satire a été lue pendant des siècles comme une boutade sur la vertu des femmes ; elle est en réalité le premier traité de science politique sur la capture des instances de contrôle.

Portrait peint de Amélie Ismaïli.

Transportez la scène en 2026.

La maison, c’est l’espace public. Le verrou, c’est la régulation : la loi de 2018 sur la manipulation de l’information, le règlement européen sur les services numériques, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans votée par l’Assemblée nationale le 26 janvier 2026. Les gardiens, ce sont les vérificateurs : cellules de fact-checking (« vérification des faits ») des rédactions, observatoires du complotisme, signaleurs de confiance agréés, commissions d’experts. Et la question de Juvénal reste entière, à ceci près qu’elle a changé de sujet : ce n’est plus l’épouse rusée qui commence par les gardiens, c’est celui qui les paie.

Amélie Ismaïli a passé plusieurs années à poser cette question aux gardiens eux-mêmes, avec les seuls instruments qu’un journaliste sans subvention ait à sa disposition : les registres publics, les comptes des associations, les archives datées de ce que les uns et les autres ont écrit. Ce soir-là, devant une centaine de personnes connectées et un salon vocal où les questions fusaient comme dans une agora de quartier (c’est le principe même des salons vocaux du PIC : le public n’écoute pas, il interroge), elle a livré l’essentiel de sa doctrine en une heure et demie, avant de s’excuser d’être fatiguée et de filer se coucher.

Nous allons faire ici ce qu’elle demande à la fin de l’entretien, avec une insistance qui l’honore : « ne me faites surtout pas confiance » 01:36:56.

Nous allons donc la vérifier.

Puis nous dirons où nous la suivons sans réserve, où nous nous séparons d’elle, et ce que la Constitution d’urgence du PIC répond à la question qu’elle laisse ouverte, de son propre aveu, quand on la presse de dire qui devrait réguler (« Alors déjà, je te dis, je n’ai pas vraiment de réponse » 01:23:37).

Notre thèse tient en une phrase, et le reste de ce texte n’en sera que la démonstration : le régime de la vérification n’est pas une police du faux, c’est une tutelle du public ; et l’on ne sort pas d’une tutelle en changeant de tuteur, mais en renversant le sens du contrôle.

Le peuple n’a pas à être vérifié.

Allégorie peinte et sombre : une cage de fer cadenassée où brûle une flamme rouge corail, devant laquelle se tient un citoyen vu de dos.

C’est le pouvoir qui doit l’être.

Le dossier

I. La déposition : ce que dit Amélie Ismaïli

Un mot d’abord sur la manière, qui en dit long sur la matière. Dès la cinquième minute, l’invitée reprend son hôte : il venait de la présenter comme ayant travaillé sur le portefeuille numérique européen, et elle tient à rectifier, « je n’ai pas tout à fait travaillé sur le passe numérique […], c’est pas moi qui ai retracé l’origine des financements » 00:06:06. Le genre de scrupule qui ferait sourire une rédaction pressée. C’est pourtant par là que tout commence.

Le métier avant la thèse

« Ce n’est pas la même chose, une enquête, de lire un peu ce qu’on peut lire sur un sujet ; ce n’est pas la même chose que ce que j’ai fait sur Conspiracy Watch, par exemple : sur Conspiracy Watch, j’ai travaillé plusieurs mois pour produire ce que j’ai fait », explique-t-elle 00:08:09. « Ce que je cite, on a l’impression que c’est rapide, mais ce que je cite, ça veut dire que j’ai fouillé énormément le contenu. J’ai vérifié tout ça. C’est ça, une enquête. »

Et d’ajouter le critère qui, chez elle, sépare le journalisme de son imitation : « c’est aussi observer le contradictoire, c’est-à-dire ce qui peut être pour, ce qui peut être contre […], c’est vraiment se faire son propre avis sur un sujet, et vraiment faire attention à respecter cette belle chose qui est justement la déontologie journalistique » 00:08:09.

Elle nomme la charte de Munich (adoptée en 1971 par les syndicats de journalistes européens), tout en confessant qu’elle y est « un peu critique », et elle en retient l’exigence d’« être dans un équilibre, en fait, dans l’information, ce que ne font absolument pas les médias, et surtout pas le fact-checking, qui est exactement l’inverse de ça. C’est-à-dire qu’on nous empêche totalement de nous faire notre propre avis sur un fait, et c’est ça qui est dérangeant aujourd’hui » 00:09:10.

Retenez la formule, elle commande tout le reste : le fact-checking serait l’inverse du journalisme, non parce qu’il vérifierait mal, mais parce qu’il conclut à la place du lecteur.

Une expertise sans objet

L’hôte ouvre alors le premier dossier, celui de l’anticomplotisme, en posant l’objection que se ferait tout auditeur exigeant : si le complotisme est une notion trop floue pour être scientifique, faut-il en déduire qu’il n’existe ni fausses informations, ni manipulations, ni théories délirantes ? Et comment distinguer, concrètement, une thèse légitime et contestée d’une affabulation pure ? 00:10:12

La réponse mérite d’être citée presque en entier, parce qu’elle est le cœur de son travail.

« Quand je dis que c’est une pseudoscience, il faut comprendre que le concept existe, il peut vouloir dire pas mal de choses pour pas mal de gens. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces personnes qui font de l’anticomplotisme se revendiquent en fait […] comme des experts en complotisme » 00:10:12. Or « le fait de se dire expert dans un domaine qui n’est pas une science, en fait, par essence […] : le complotisme, ce n’est pas une science, ce n’est pas un domaine qui est précis. Donc il n’y a pas d’expertise possible dans cette notion, tout simplement parce que les chercheurs ne peuvent pas décrire ce que c’est » 00:11:14.

Puis l’argument de méthode, le plus redoutable : « quand tu regardes les recherches qui sont faites autour de cette notion de complotisme, il n’y a pas de définition réelle. C’est-à-dire qu’ils sont incapables de produire une définition. Donc, pour tenter, entre guillemets, de sélectionner ce qui peut relever d’un discours complotiste ou pas, ils sont obligés de se baser sur ce qui est étiqueté complotiste par d’autres sources, comme Conspiracy Watch. C’est ça qui est inquiétant » 00:11:14.

Voyez la boucle : le chercheur qui veut étudier le complotisme constitue son corpus à partir des étiquettes posées par l’observatoire ; l’observatoire justifie ses étiquettes par l’existence d’une recherche ; et la recherche cite l’observatoire. Le serpent se mord la queue, et l’on appelle cela une discipline.

« C’est pour ça que je dis que c’est une pseudoscience : c’est une pseudoscience parce qu’on revendique une expertise qui n’a aucun sens académique, qui n’existe pas » 00:12:16. Et l’ironie n’échappe à personne : « on a beaucoup taxé les vrais scientifiques, pour le coup, diplômés, qui ont parfois même des CV, que ce soit Didier Raoult ou […] Montagnier, enfin d’autres chercheurs qui, pour le coup, sont vraiment des scientifiques, et qu’on a traités de faire du complotisme ou même de la pseudoscience », d’où ce qu’elle nomme « une espèce d’ironie, d’inversion accusatoire » 00:12:16.

« Quand on voit même tout ce qui est fact-checking ou anticomplotisme, c’est toujours de l’inversion accusatoire », poursuit-elle 00:13:17, avant de poser la question qu’aucun observatoire n’aime entendre : la définition savante parle d’une pensée « abusive » du complot, « sauf que qui décide de ce qui est abusif ou pas ? C’est très difficile à dire, ça dépend beaucoup des points de vue ».

D’où la conclusion politique : « ces gens qui n’ont pas du tout d’expertise dans quoi que ce soit se permettent d’étiqueter, et en fait on se rend compte que c’est juste une labellisation politique […] qui va permettre de censurer, alors censurer au sens médiatique, c’est-à-dire qu’une fois que vous êtes étiqueté complotiste, vous ne serez plus jamais invité dans un média ; votre page Wikipédia va être traitée négativement » 00:13:17 ; « c’est une manière de censurer en fait des personnes et de les écarter des espaces publics, de les discréditer pour que plus personne ne les écoute » 00:14:17.

L’hôte reformule : la pseudoscience ne serait « pas forcément dans l’existence elle-même du phénomène, elle est dans la prétention à l’observer ». Et l’invitée d’approuver, « c’est ça, tout à fait » 00:14:17, non sans une précision qui la distingue des scientistes qu’elle combat : « une pseudoscience n’est ni mauvaise ni mal […]. Ça peut être l’astrologie […] : ce n’est pas validé par la recherche académique, de fait. Ça ne veut pas dire que c’est mal d’aimer l’astrologie ». Ce qu’elle reproche à l’anticomplotisme n’est pas d’être une croyance, mais de se donner pour une science afin d’exercer un pouvoir : « il y a des productions qui sont faites autour de cette notion de complotisme, et justement elles disent toutes la même chose, à savoir que c’est surtout une labellisation politique, et qu’il n’y a pas de critère ni de définition consensuelle » 00:15:18.

Ni ère du mensonge, ni infodémie : la peur du nombre

BDF, depuis le salon vocal, pose alors la question du soir avec la gravité d’un vieux lecteur de Patrick McGoohan : sommes-nous parvenus à « l’avènement du mensonge », à un monde sans référentiel où la parole d’aujourd’hui sera effacée demain par l’hébergeur qui la conserve ? 00:17:20

L’invitée commence par une anecdote, celle d’un space de Julien Pain (le visage du fact-checking de franceinfo) où elle était montée pour lui rappeler quelques vérifications de son service qui avaient mal vieilli, « notamment : le pass sanitaire ne sera jamais demandé dans les restaurants », ou encore « le virus ne vient pas d’un laboratoire » 00:20:24 ; le journaliste, ajoute-t-elle, « n’en a plus jamais fait après » 00:21:25. Nous examinerons ces deux exemples dans la partie II, parce qu’ils ne pèsent pas le même poids.

Puis elle répond, et sa réponse est plus fine que la question :

« L’ère du mensonge, je ne sais pas, je ne pense pas […]. Il y a toujours eu du pouvoir, il y a toujours eu donc de la communication qui peut arranger, où on peut mentir. En fait, ce n’est pas tant ça, la question. La question, c’est ce qu’on vit comme période. Paradoxalement, c’est un peu le contraire » 00:21:25.

Le contraire de l’ère du mensonge ? Oui : l’ère où le mensonge officiel a perdu son monopole. « Des gens comme Gérald Bronner […] vont tout simplement dire que l’internet, les réseaux sociaux qu’on vit depuis pas très longtemps au regard de l’histoire humaine, ont détruit, entre guillemets, les gardiens de l’information, ce qu’ils appellent les gardiens de la bonne information. Et donc c’est ça qui inquiète : c’est tout simplement le fait qu’aujourd’hui des citoyens peuvent discuter entre eux, peuvent faire circuler une information en dehors des canaux, entre guillemets, traditionnels » 00:22:26.

Elle ne nie pas le danger technique, et c’est à mettre à son crédit : « il peut y avoir effectivement des choses fausses […], avec l’intelligence artificielle et tout, on peut vraiment fabriquer des choses complètement fausses. Donc là-dessus, cette inquiétude, elle est tout à fait légitime » 00:22:26. Ce qu’elle récuse, c’est le mot qui a servi à transformer cette inquiétude en programme : « quand on parle aujourd’hui d’infodémie, il faut savoir que cette notion, c’est vraiment l’idée que l’info est une maladie » 00:23:28. Elle en attribue la paternité au secrétaire général de l’ONU, qui aurait dit en 2020 « que l’épidémie, entre guillemets, de fausses informations était plus grave que le Covid » 00:23:28 ; la partie II rendra cette phrase à son véritable auteur, qui n’est pas celui qu’elle croit, sans en changer le sens.

Car le fond de l’affaire est historique : « les fausses informations, ça a toujours existé dans les médias » 00:24:28. Elle cite le yellow journalism (la presse à sensation américaine de la fin du XIXe siècle), « souvent l’industrie de fake news pour pouvoir vendre au maximum. Et paradoxalement, le yellow journalism, c’est aussi ce qui a produit […] Joseph Pulitzer, puisque derrière vous aviez aussi de vraies enquêtes ; seulement, comme c’était une production de scandale sur scandale, parfois il y avait de vrais scandales, et puis parfois, pour vendre, on inventait » 00:24:28.

Ce qui est neuf n’est donc pas le faux, c’est le nombre : « ce sont les citoyens ordinaires. Et c’est le nombre, en fait, qui inquiète là-dessus […] : on a une information, surtout en France, qui est extrêmement centralisée. Et ce qui fait peur, c’est cette décentralisation de l’information. C’est vraiment ça qui fait peur le plus » 00:25:28.

Et voici, dans sa bouche, la généalogie du fact-checking : « c’est en ça que le fact-checking est arrivé, pour pouvoir derrière prétendre que telle chose est vraie, telle chose est fausse, en orientant évidemment cette façon de vérifier l’information, parce que ça permet derrière de censurer » 00:25:28.

L’exemple vient aussitôt, et il est imparable dans sa structure : « Quand on nous disait que le pass sanitaire ne sera jamais demandé dans les restaurants, ce qui était une information factuellement fausse, c’était une information qui ne pouvait pas être vérifiée. C’était uniquement basé sur la parole du gouvernement. Mais on a fait un fact-checking dessus. Au lieu de tout simplement dire : le gouvernement dit ça […], le fact-checking consiste à dire que ceux qui pensent que le gouvernement ment sont des désinformateurs. Là, on est dans une logique politique » 00:26:29.

D’où sa définition, qu’elle « revendique » : le fact-checking est « une doctrine, qui sert justement non seulement à blanchir les mensonges du pouvoir, mais aussi à censurer ce qui les conteste » 00:26:29.

Puis, contre toute attente, une note d’espérance : « je ne crois pas qu’on soit dans l’ère du mensonge plus qu’avant. Je pense qu’au contraire on est vraiment dans une bataille, puisqu’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, justement, on a une force qui inquiète le pouvoir » ; « les gilets jaunes, ça a été produit notamment grâce aux réseaux sociaux, et c’est ça qui fait peur » 00:27:31. Et la flèche finale : « c’est eux qui vous disent ça. C’est eux qui disent : on est dans l’ère du mensonge, parce que justement on ne peut plus faire confiance uniquement aux médias. Ça, c’est vraiment une tentative de ne plus vouloir se remettre en cause, tout simplement » 00:27:31.

Bronner, ou le technocrate fin

L’hôte avoue alors une tentation ancienne : avoir voulu inviter Gérald Bronner, qu’il avait approché sur LinkedIn avant la crise sanitaire, et dont il avait lu La démocratie des crédules (2013). Il en résume la thèse : internet aurait créé un « marché cognitif dérégulé » où les informations fausses jouiraient d’un « avantage compétitif structurel » sur les vraies, d’où la nécessité de ce qu’il appelle, pour sa part, des « amortisseurs cognitifs » 00:29:34.

L’invitée prend le relais en rappelant que Bronner a présidé, à la demande d’Emmanuel Macron, la commission « Les Lumières à l’ère numérique », et elle élargit aussitôt le cadre : « Macron, depuis qu’il est au pouvoir, il essaie de censurer ; c’est depuis 2017, ce n’est pas nouveau […]. Il essaie, entre guillemets, de réguler internet, parce qu’il a compris que c’était internet, son problème » 00:32:40.

Sur Bronner lui-même, elle a l’élégance de distinguer : « pour le coup, lui, il essaie d’avoir une pensée évidemment plus profonde. Mais c’est quand même assez dangereux, ce qu’il dit : il est d’autant plus dangereux qu’il est beaucoup plus fin » 00:32:40. Et elle livre le diagnostic psychologique d’une caste : « toutes les personnes, en fait, qui sont à la tête souvent des institutions, des ONG qui vont lutter contre la désinformation, sont persuadées d’être dans quelque chose de nécessaire, et ce sont des gens qui, souvent, sont persuadés que le peuple pense mal. Vraiment : la masse pense mal » 00:33:42.

L’hôte rappelle les chapitres que Bronner consacre au biais de confirmation, cette pente qui nous fait retenir ce qui conforte nos croyances, et ironise : « on est tous des débiles en puissance ». Elle corrige, et c’est l’un des moments les plus justes de la soirée : « ce n’est pas une question d’être débile : c’est bien d’étudier les biais cognitifs. D’ailleurs, on le fait, toi et moi ; moi, je viens de la communication, c’est quelque chose qu’on étudie […]. Personne n’y échappe naturellement, ce n’est pas une question d’intelligence. Et justement, le fait de les connaître, de les étudier, ça nous permet d’éviter ces biais » 00:34:43. Ce qu’elle reproche au sociologue, c’est le saut : « lui, ce qu’il va dire, c’est qu’à cause de ça […] il va instrumentaliser la réalité de ce que sont les biais cognitifs pour prétendre qu’en fait la masse pense mal » 00:34:43.

Elle remonte alors, un peu vite, aux idéologies américaines du siècle dernier, pour lesquelles « la seule forme de gouvernement la plus démocratique, entre guillemets, possible, c’est justement un gouvernement des experts, qui guiderait le troupeau de bêtes sauvages, si je peux me permettre » 00:35:46. Le nom qu’elle cherche (elle cite Henry Ford) est en réalité celui de Walter Lippmann ; la partie III le lui rendra. Mais le portrait est net : « Bronner, c’est vraiment un technocrate. C’est un technocrate complètement assumé, pour qui le peuple pense mal » 00:35:46.

Reste le point de science, où elle s’avance le plus loin : « il va parler d’apocalypse cognitive, où il va dire des choses vraies sur les médias, sur l’économie d’internet […]. Par contre, dire que les fausses informations ont un avantage structurel, ça, je ne suis pas du tout d’accord. Il en tire les mauvaises conséquences et il se montre fataliste, finalement » ; et plus loin, « il n’y a aucune recherche qui dit que les fausses informations buzzent plus. Pas du tout » 00:35:46. Sa raison : « ce qui va plus buzzer, c’est une information sensationnelle, une information qui va produire du scandale. Ça, c’est un fait, mais ça ne veut pas dire que c’est faux. Une information qui est totalement fausse, qui est un récit totalement affectif, elle ne circule pas tant que ça. Elle ne circule pas longtemps, parce que […] la plupart des internautes vont vous dire qu’elle est fausse » 00:36:46.

Nous verrons que la littérature scientifique lui donne tort sur la lettre et, en partie, raison sur l’esprit. C’est le genre de nuance qui fait la différence entre une dissidence et une contre-propagande.

Trier avant de vérifier

L’hôte pousse : faut-il renoncer à l’idée même de protéger le public de la désinformation ? 00:36:46

« Non, je ne crois pas qu’il faut renoncer […] à l’idée de journalisme, bien au contraire. Je pense que justement vérifier l’information, c’est un travail, c’est un travail qui peut prendre beaucoup de temps […]. Vérifier ce qu’on écrit, ce qu’on dit, ce qu’on fait circuler, c’est nécessaire » 00:37:48.

Puis elle déplace le problème d’un cran, et c’est sans doute l’idée la plus féconde de l’entretien : « maintenant, qu’est-ce qu’on appelle l’information ? Ça, c’est un vrai débat, parce que la question qui peut se poser, c’est : quelle est l’information qui est vraiment nécessaire, qui a un intérêt public ? Et ce travail de sélection, il est limite encore plus important que celui de la vérification » 00:37:48.

Elle prend l’exemple du journal de vingt heures que regarde encore sa mère : « on vous omet les informations qui sont vraiment d’intérêt. Et donc c’est ça aussi, la désinformation, entre guillemets : c’est aussi le fait de ne pas faire circuler les informations qui sont vraiment d’intérêt et qui ont un intérêt public » 00:38:50. L’exemple du moment s’impose : le rapport de Charles Alloncle sur l’audiovisuel public, « quand même 4 milliards d’euros du contribuable par an », et ces gens « qui se prétendent de gauche et qui vont expliquer que non, il faut surtout pas qu’on lise ce rapport, c’est-à-dire qu’il ne faut pas que le citoyen lise le rapport » 00:38:50.

Le mensonge par omission ne se fact-checke pas. Il n’y a rien à vérifier dans ce qui n’a pas été dit.

La panique comme désinformation

Philippe Comte, depuis le salon vocal, jette dans la discussion un caillou historique : la Grande Peur de l’été 1789, ces rumeurs de brigands qui coururent les campagnes et précipitèrent l’attaque des châteaux et l’autodafé des titres seigneuriaux ; « lutter contre les fausses nouvelles à l’époque, ça aurait peut-être empêché une grande partie de la Révolution française » 00:40:54. Il demande aussi à l’invitée si elle a travaillé avec un confrère passé par Blast, qui venait de publier un livre sur l’anticomplotisme officiel ; elle répond qu’ils ne se sont pas concertés, qu’il a « travaillé ce sujet autant que moi, honnêtement », qu’il a « un biais assez politique dans sa vision ; j’en ai aussi, ce qui est normal », et que s’ils sont tombés sur les mêmes chiffres, c’est que « le financement public, c’est quelque chose qu’on peut aller vérifier, n’importe qui peut aller vérifier » 00:43:55. On notera le fair-play : dans un milieu où l’on se dispute la primeur comme des chiffonniers, elle crédite un concurrent.

Sur la Grande Peur, elle rebondit pour retourner l’argument : « ce que vous avez mis en avant, que je trouve intéressant, c’est l’espèce de panique qu’on met autour des fausses nouvelles, et [qui] est plus dangereuse en réalité » 00:45:57. Car les fausses nouvelles qui tuent ne sont pas celles qu’on croit : « les fausses nouvelles qui ont des conséquences vraiment inquiétantes, c’est les fausses informations qui viennent des médias institutionnels et du gouvernement […]. Quand on dit par exemple qu’il y a des armes de destruction massive en Irak, eh bien la conséquence, c’est un million de morts » 00:45:57.

Puis vient une analyse lexicale que tout militant devrait apprendre par cœur : « c’est pour ça que souvent on va parler de désinformation. Ça évite d’utiliser le terme de fausse nouvelle, parce qu’une fausse nouvelle, c’est une information dont on sait qu’elle est fausse. Or là, quand on parle de désinformation, c’est une manière de dire que ça peut être une information qui peut être fausse comme une information qui peut être vraie factuellement, mais on considère qu’elle peut désinformer, dans le sens où elle est mal présentée, où elle est biaisée. Donc là-dessus, on peut mettre tout et n’importe quoi. Ça permet de mettre justement des opinions, tout simplement des opinions dedans » 00:46:59.

Le glissement de « faux » à « désinformant » est le moment exact où la vérification cesse de porter sur les faits pour porter sur les intentions. Une information vraie peut désormais être condamnée pour l’usage qu’on prête à celui qui la diffuse. C’est le délit d’opinion, rhabillé en hygiène.

Quant au remède, elle le voit ailleurs que chez les professionnels : « en général, ça va vite être débunké par les citoyens eux-mêmes, et pas par les fact-checkers » 00:46:59. Et elle salue, « pourtant très critique à l’égard d’Elon Musk sur pas mal de sujets », le dispositif des notes de la communauté sur X : « c’est une excellente idée […]. Vous avez cette petite note ; en plus de ça, vous pouvez la voter, pour ou contre, parce que des fois elle n’est pas forcément juste. Mais en tout cas, ça, c’est une preuve d’intelligence collective. L’intelligence collective, elle débunke beaucoup mieux les fausses informations que les fact-checkers. Et ça, c’est factuel, c’est un fait. Le nombre débunke beaucoup mieux les fausses informations que nos fact-checkers. C’est ça aussi qui les inquiète » 00:47:59.

On aura reconnu, dans la bouche d’une invitée qui n’est pas membre du PIC, la thèse fondatrice du PIC.

Le guichet d’identité et l’autocensure

Laurent pose la question la plus politique de la soirée : si l’on interdit les réseaux sociaux aux moins de quinze ans, et si l’on exige pour cela une pièce d’identité de chacun, la parole empêchée ne finira-t-elle pas par se recristalliser ailleurs, dans la rue, et par « péter » ? 00:50:01

Elle avoue ne pas savoir (« excellente question, à laquelle malheureusement je n’ai pas de réponse » 00:51:03), puis risque un pronostic : « je ne crois pas qu’ils vont réussir vraiment à censurer beaucoup […]. Il y a aussi une logique économique derrière : il y a aussi des contenus dissidents qui font beaucoup d’audience. Donc les plateformes, elles n’ont pas non plus intérêt à trop censurer » 00:52:06.

Sur la carte d’identité, le ton change : « c’est vraiment un peu la goutte du désespoir, de nous mettre ça. J’aimerais beaucoup, moi, que les gens se révoltent là-dessus. J’ai pas l’impression que ce soit le cas. J’ai plutôt l’impression que beaucoup de gens l’acceptent » 00:53:07. Elle oppose à l’identification généralisée une solution d’ingénieur que personne ne lui a demandée : « il y aurait un dispositif tout simple : qu’on vérifie notre âge sur le téléphone, tout simplement, et ça évite de faire circuler les données […]. Ça, tout le monde serait prêt à accepter », d’où sa conclusion : « on sait très bien que l’intérêt n’est pas du tout de protéger nos enfants » 00:54:07.

Laurent précise que ce qu’il craint est l’autocensure ; elle en convient, et c’est là qu’elle place la vraie fonction du dispositif : « les gens qui vont être critiques du système, par défaut, les gens qui vont être méchants à l’égard du système, ils ne vont pas aller sur les réseaux sociaux, justement. Je pense que c’est ce qu’ils cherchent à faire » 00:54:07. Elle évoque une militante de la cause paysanne dont les comptes ont été supprimés, puis sa propre expérience : « les gens qui sont, entre guillemets, dissidents, je peux vous assurer qu’on peut subir des pressions énormes. Même moi, j’ai reçu des choses […]. Il y a une vraie pression du pouvoir » 00:55:08. Et la consigne : « il faut vraiment résister à cette autocensure » 00:56:09, car « le problème, c’est qu’on n’est pas beaucoup encore. On n’est pas assez » 00:57:10.

Suit une phrase qui devrait être affichée au-dessus de chaque bureau de campagne : « si les gens connaissaient les informations […], je pense que la colère serait beaucoup plus grande […]. Ils savent qu’on leur ment. Ils savent, la plupart des gens sont conscients de ça. Le problème, c’est qu’ils baignent dans de la désinformation tout le temps, et que ce n’est pas évident en fait d’avoir accès à cette information […]. Les gens, ils ont leur vie, tous les matins. C’est compliqué d’aller vérifier, chercher une information. C’est plus facile de mettre votre télé, de regarder BFM cinq minutes le matin » 00:57:10 ; d’où la nécessité de garder les réseaux, qui sont « pour le moment notre fenêtre pour pouvoir vraiment rassembler » 00:58:11.

Laurent plaide pour un retour au terrain, à la manière des gilets jaunes et de leurs messageries ; l’hôte, à cette occasion, livre un témoignage personnel dont il mesure le poids. Il raconte avoir été approché, par l’intermédiaire d’un consultant qu’il connaît de longue date, pour corédiger le cahier des charges d’un logiciel de gestion de fausses identités en ligne (un persona management software), dont « les slides explicitaient qu’il s’agissait de pouvoir riposter à des logiques d’ingérence étrangère », pour le compte d’une personne travaillant pour la DGSI ; il dit avoir renoncé, sur le conseil d’amis familiers du renseignement, et précise : « ce n’est pas l’homme qui a entendu l’homme qui a vu l’ours. Information de première main. J’engage mon honneur là-dessus » 01:00:13.

L’invitée, elle, refuse l’idée que la fermeture des réseaux serait un mal pour un bien : « l’un n’empêche pas l’autre. Je pense que justement, pour avoir l’un, on a besoin de l’autre » 01:01:13 ; « si tu coupes justement ces canaux-là, c’est plus compliqué de s’organiser » 01:02:14. Elle ajoute que « maintenant, ils veulent aller vérifier dans les conversations privées » 01:02:14, affirme que les opérations d’influence numérique de l’État existent « depuis 2018 », et que « Macron avait à un moment des fermes à trolls en Afrique […] pendant des périodes d’élection », d’où cette inversion qu’elle formule sans ménagement : « tout ce qu’ils vous disent, de vouloir lutter contre, c’est ceux qui font ça » 01:03:14. La partie II dira ce qui, dans ces affirmations, est documenté.

L’argent public : à qui de décider ?

Après un aparté d’Alain sur le métier (« est-ce plus difficile qu’il y a quatre ou cinq ans d’être journaliste indépendant ? », à quoi elle répond « la réponse est assez paradoxale : c’est oui et non », parce qu’« il y a dix, quinze ans, un journaliste indépendant n’avait quand même pas énormément de possibilités, sinon de proposer son enquête à des médias », alors qu’aujourd’hui « il peut créer sa chaîne », mais qu’il est « plus compliqué derrière de vivre de ça » 01:08:21), elle revient sur le cœur de la thèse de Bronner : « l’idée derrière, c’est qu’il faut recentrer, ce qu’essaie de faire Gérald Bronner, c’est-à-dire qu’il faut garder l’information derrière des canaux institutionnels structurés, les gatekeepers, comme il les appelle, c’est vraiment les gardiens. Et ces gardiens, il faut que ce soient des gardiens désignés, évidemment, par le pouvoir. Alors lui, il va dire que ce sont des experts […], mais ça reste quand même, quoi qu’on en dise, des experts désignés par le pouvoir » 01:10:23. Et la sentence : « ce qu’on appelle souvent infodémie, c’est la décentralisation de l’information » ; laquelle « demande aussi de faire travailler votre esprit critique […]. Mais c’est moins compliqué qu’on ne le croit » 01:10:23.

L’hôte pose alors la question structurante, en prenant soin d’écarter l’indignation : le financement public des associations n’est pas problématique en soi ; à quel moment franchit-on la ligne entre le soutien légitime à la société civile et l’instrumentalisation d’un organe de propagande ? 01:11:24

« Je pense qu’il faut que ce soit le peuple qui décide où va l’argent, tout simplement. C’est leur argent, c’est notre argent. Des impôts, même ceux qui n’en payent pas, entre guillemets : vous payez des impôts quand vous faites vos courses, vous payez des taxes. Donc tout le monde paye des impôts » 01:11:24.

Elle surprend ensuite son auditoire : « moi, contrairement à ce qu’on pourrait croire, je ne suis pas contre la subvention de certains médias. Pourquoi ? Parce que c’est une réflexion qui n’est pas mauvaise à la base : de dire que ça permet justement à des médias de vivre sans le contrôle, entre guillemets, de la commercialisation, des milliardaires » ; seulement, « aujourd’hui, c’est utilisé dans un sens totalement inverse, puisqu’en fait on donne plus d’argent à des milliardaires, paradoxalement » 01:12:25. Le remède, encore : « ce qu’il faut, c’est que ce soit le peuple qui décide où ça doit aller. Il y a des systèmes qui ont été pensés, par exemple aux États-Unis, de pouvoir décider que sur votre feuille d’impôt, vous décidez de donner de l’argent à tel ou tel média », et « ça pourrait être pareil sur les associations » 01:13:26.

Elle défend les associations qui font « un vrai boulot », celles « qui m’ont aidée à des moments difficiles », pour mieux marquer l’autre versant : « les fonds publics sont aussi utilisés comme des moyens de, il faut dire ce qui est, blanchir […], de faire du détournement, honnêtement. Conspiracy Watch, quoi qu’on en pense, c’est un détournement » 01:13:26 ; « il n’y a rien de légitime à financer Conspiracy Watch. Rien du tout. Il n’y a aucune légitimité publique, aucun intérêt public » 01:14:27.

L’argument est logique avant d’être moral : « le complotisme n’est pas un fait, n’est pas une doctrine, n’est pas un fait académique, n’est pas une science. Il n’y a aucune preuve que ce soit dangereux, puisqu’on ne sait pas ce que c’est » ; alors que « le terrorisme, on sait ce que c’est, et c’est déjà abusif. Mais au moins, on sait ce que c’est » ; et « quand tu fais de la lutte contre le djihadisme, par exemple, évidemment que c’est un intérêt public » 01:14:27.

Puis le fait institutionnel, qu’elle donne pour tel : « ce qu’il faut savoir sur le cas de Conspiracy Watch, par exemple, c’est qu’on a utilisé les cellules interministérielles que vous avez de la prévention, justement, de la lutte contre le terrorisme, qu’on utilise pour lutter contre le complotisme. C’est un fait, ce que je dis. Vous avez une unité, au sein du ministère de l’Intérieur, qui s’appelle l’unité de contre-discours républicain, qui est attachée au CIPDR [le comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation] […]. C’est là où est né le fonds Marianne » 01:15:28. Et la pente qu’elle dénonce : « l’idée de radicalisation, on met derrière tout simplement les gens comme nous, je vous le dis ouvertement : les gens qui critiquent l’Union européenne, tout simplement, on va dire que c’est de la radicalisation » 01:16:30.

Le problème de fond, à ses yeux, est d’accès : « on n’a pas accès à comment est utilisé l’argent public » 01:16:30. Elle chiffre (de mémoire, et en hésitant) ce que touche l’observatoire : « les 200 000 euros, je crois, autour de 150 000 euros au moins ; je pense qu’on est plus dans les 200 000 par an qui sont donnés à Conspiracy Watch », qu’elle préférerait voir donnés aux associations d’aidants de sa région, « qui aident des handicapés ou des personnes en fin de vie » 01:17:30. Et la conclusion qu’elle s’autorise : « c’est très important de montrer où va l’argent public, parce que je pense que la plupart des gens sont d’accord pour être scandalisés là-dessus. Mais il ne faut pas laisser ça aux médias actuels » 01:17:30.

Sur le fonds Marianne, elle conteste le récit dominant : « on a fait croire que le problème, c’est deux associations, parce qu’elles n’ont pas vraiment fait de contenu, et [qu’elles] ont critiqué madame Hidalgo : c’est ça qui a été dit par nos médias », alors que « ce qui est le plus grave, c’est l’ensemble du fonds Marianne : toutes les autres associations qui ont été financées, qui étaient quasiment que des associations politiques et qui, derrière, ont financé des contenus » 01:18:31.

Elle glisse enfin une remarque d’une ironie amère sur le fondateur de Conspiracy Watch : « j’aimerais bien pouvoir discuter avec monsieur Rudy Reichstadt. Il se trouve que monsieur Rudy Reichstadt n’a même pas la capacité de dire mon nom […]. Il y avait des tweets sur moi, mais il ne dit jamais mon nom » 01:19:32. On combat ce qu’on n’ose pas nommer.

L’hôte avance alors une proposition qu’il présente comme une piste du PIC : quand la puissance publique finance une association, déterminer son prisme idéologique et « financer l’association qui dit le contraire », afin d’« alimenter la dialectique, la thèse et l’antithèse » 01:20:33. L’invitée accueille l’idée (« oui, ça, pourquoi pas ? »), puis la nuance : « je pense qu’il faut éviter justement de financer les associations idéologiques ; sur les médias, je pense que ça doit venir du peuple », d’autant que « toutes ces associations dont on parle, elles vont prétendre qu’elles ne sont pas idéologiques » 01:21:33. Réponse de l’hôte : « ce n’est pas à l’association elle-même de le dire. Ça pourrait être l’équivalent d’un groupe de jurés tirés au sort, citoyens, qui de temps en temps passent en revue les associations » 01:21:33.

Gardez cette phrase : elle contient en germe la réponse du PIC à toute la soirée.

Qui régule ? La preuve par l’exemple

Dernière grande question de l’hôte, la plus pratique : comment aider « monsieur et madame Moyen », et même le joueur de squash bardé de diplômes qui lui dit qu’« il faut bien réguler ce bordel numérique », à distinguer une régulation légitime de l’espace public numérique d’une censure politique déguisée en protection démocratique ? 01:22:33

L’invitée commence par une question, qui est la bonne : « Bah, qui régule ? » ; puis par un aveu, qui est rare : « je n’ai pas vraiment de réponse, parce que même moi, c’est une question que je me pose vraiment, et qui est très difficile » 01:23:37. Elle raconte qu’une amie brillante lui a confié écouter les podcasts de Conspiracy Watch, et qu’il a fallu lui expliquer de quoi il retournait. Sa méthode, ensuite : « un truc qui, à moi, a bien fonctionné, c’est de citer des exemples […]. C’est un petit peu la preuve par l’exemple, entre guillemets » 01:24:40.

L’exemple, à nouveau, est celui du pass sanitaire. « Au début, il faut se rappeler que le pass sanitaire, c’était uniquement dans certains lieux, pour des grands rassemblements », et ceux qu’on appelait complotistes, « les gens qui ont eu raison quelques mois à l’avance », disaient simplement : « ils vont faire comme en Israël » 01:25:41.

Puis, au détour d’une phrase, cet aveu que nous ne pouvons pas passer sous silence, parce qu’elle-même ne l’a pas fait : « je pense qu’il y a eu quand même une petite organisation derrière cette histoire de pandémie, mais ça, c’est un autre sujet. Mais ça, je l’assume parfaitement », aussitôt suivi d’une lucidité tactique : « ça, ça ne rentre pas, parce que là, on rentre dans un complotisme d’un autre niveau. Il faut vraiment avoir lu beaucoup de choses pour rentrer là-dedans. Je passe le sujet » 01:26:42. Nous y reviendrons dans la partie IV.

Le reste de l’argument est d’une simplicité désarmante : « derrière les gens qui veulent nous réguler, ce sont les gens qui nous ont expliqué des choses fausses » ; « les fact-checkers, pendant le Covid, il faut se rappeler, leur boulot, c’était concrètement de blanchir tout ce que dit le gouvernement […], et donc ceux qui disent le contraire, ils ont tort. Là où je trouve ça dangereux, c’est de faire passer ça pour du journalisme objectif. C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser au fact-checking » 01:26:42. Elle précise le cas de Julien Pain, qui aurait expliqué qu’« il y a des critiques légitimes contre le pass sanitaire et d’autres qui ne le sont pas ; et le fait de penser que le pass sanitaire serait demandé dans un restaurant était une critique illégitime, selon lui » 01:27:43.

D’où la question à poser au joueur de squash : « est-ce que tu penses que c’est une bonne chose que ce soit le gouvernement, qui a quand même menti, qui a quand même menti pas mal de fois […], est-ce que tu fais confiance au gouvernement pour réguler l’information ? Non » 01:28:45. Et la nuance qui la sauve du nihilisme : « ce n’est pas de dire : non, il ne faut pas réguler. Moi, je suis d’accord qu’il peut y avoir des systèmes de régulation […], la modération, et cetera. La régulation, elle existe déjà. C’est ça qu’il faut comprendre » 01:28:45.

L’hôte rappelle que cette régulation « va bientôt être privatisée et confiée à des ONG » ; elle répond « oui, ça va être terrible », et pose la question du soir : « qui sont ces ONG ? C’est ça qui est compliqué » ; « qui va vérifier les vérificateurs ? C’est une très bonne question. En tout cas, c’est quelque chose que j’essaie de mettre en place » 01:29:46.

« Ne me faites surtout pas confiance »

La fin du direct est agitée. Un auditeur, Christophe, veut lui faire commenter le prétendu revirement de deux figures des médias alternatifs sur Donald Trump et l’Iran, et y voir des « opérations cognitives » ; elle refuse de répondre pour autrui et rappelle un principe de simple hygiène : « ce n’est pas parce que quelqu’un change d’avis que tout à coup il est dans une opération psychologique », d’autant que « la personne qui s’est revirée elle-même, c’est monsieur Donald Trump » 01:33:51. Elle admet que l’infiltration existe (« l’opposition contrôlée […] : des gens qui vont s’infiltrer dans de la dissidence pour tenter de discréditer certains mouvements ; ça a été vu avec les gilets jaunes » 01:35:55), mais elle en tire une conclusion inverse de la paranoïa : la défense n’est pas le soupçon, c’est la vérification mutuelle.

Et elle livre alors, en trois phrases, l’éthique qui fait d’elle autre chose qu’un fact-checker de l’autre bord : « moi, je ne suis pas là pour vous dire […] que tout ce que je dis est vrai. Moi, j’invite tous les gens à me remettre en question. Je pense vraiment que c’est ça qui est le plus important : se remettre en question tout le temps. Quelqu’un qui vous dit : je suis Bronner, je suis Reichstadt, donc ce que je dis est vrai, […] quelqu’un comme Julien Pain, de dire : je suis fact-checker, donc ce que je dis est vrai. Eh bien non, moi, je ne suis pas quelqu’un comme ça » 01:35:55.

« Je vous dis au contraire : vérifiez ce que je dis. Challengez-moi. Je pense que c’est comme ça qu’on fera marcher justement l’intelligence collective. Et pour moi, comment on peut distinguer, entre guillemets, un média citoyen, c’est justement quelqu’un qui va vous dire : challengez-moi, vérifiez avec moi, ne me faites pas confiance. C’est ça que je dis : ne me faites surtout pas confiance » 01:36:56.

L’hôte conclut sur la même ligne (« tout l’intérêt de cette dynamique d’intelligence collective, c’est qu’on va corriger nos erreurs ensemble, c’est-à-dire qu’on va débugger petit à petit l’information » 01:36:56) et rappelle le discours qu’elle avait prononcé en novembre 2025 devant le siège de France Télévisions, autour de l’idée que sans souveraineté populaire il n’y a pas de démocratie. Elle sourit : « il y avait cinq personnes devant moi. Cinq, je dis bien », et elle aimerait recommencer, parce qu’« il faut vraiment faire ce genre d’action » 01:37:57.

Dernier conseil, pour ceux qui veulent pratiquer le journalisme citoyen sans singer ce qu’ils combattent : « il faut vérifier le contradictoire, vraiment. C’est-à-dire qu’il ne faut pas seulement se faire son avis […], il ne faut pas rester dans le biais, ce que font les fact-checkers : il faut faire l’inverse. N’allez pas chercher uniquement l’information qui vous arrange. Il faut vraiment aller vérifier toutes les informations […], aller écouter, aller lire toutes les sources. C’est un travail très, très besogneux. C’est pour ça que je ne publie pas souvent : quand je publie, c’est parce que j’ai un gros travail dessus » 01:38:59.

« Ce n’est pas un sprint, c’est un marathon », lui répond l’hôte en la laissant partir 01:40:00.

II. Pièces au dossier : vérifier la vérificatrice

Une invitée qui réclame d’être contredite mérite qu’on la prenne au mot. Nous avons donc repris, une à une, les affirmations de fait de la soirée. Le résultat est instructif : sur l’essentiel, la structure de son raisonnement tient ; sur plusieurs points de détail, la mémoire ou l’élan l’emportent ; sur un point de science, elle se trompe, et l’erreur est intéressante.

La phrase du 29 avril 2021

C’est l’exemple qu’elle cite deux fois, et c’est le meilleur de son répertoire. Le 29 avril 2021, dans un entretien accordé à la presse régionale, Emmanuel Macron présente le calendrier du déconfinement et le futur « pass sanitaire » : il servira pour les grands rassemblements (stades, festivals), mais il ne serait pas juste de l’exiger dans les lieux du quotidien comme les restaurants ou les cinémas ; et le président de promettre que le pass « ne sera jamais un droit d’accès qui différencie les Français », selon la formule rapportée le soir même par la presse internationale.

Le 12 juillet 2021, dans une adresse aux Français, le même président annonce l’extension du pass aux cafés, aux restaurants, aux centres commerciaux et aux trains pour le début du mois d’août. Le Conseil constitutionnel valide l’essentiel du dispositif le 5 août 2021 (décision n° 2021-824 DC) ; il s’applique à partir du 9 août.

Soixante-quatorze jours séparent la promesse de son contraire.

Nous n’avons pas retrouvé le sujet de Julien Pain qu’elle cite, et qu’elle date elle-même, de mémoire, de 2022 (date qui ne peut être la bonne, le pass ayant été étendu aux restaurants dès l’été 2021). Mais son argument ne dépend pas de ce document, et c’est ce qui fait sa force : il porte sur la nature de l’objet vérifié. Une promesse gouvernementale sur l’avenir n’est pas un fait ; elle ne peut être ni vraie ni fausse au moment où on la prononce ; quiconque prétend la « vérifier » ne vérifie rien, il garantit. C’est précisément ce que la Constitution d’urgence exclut du champ de toute vérification : « les prévisions, les programmes, les engagements et les promesses, même non tenus » (Titre V, article premier). Le soupçon du citoyen qui doute d’une promesse est une opinion ; la promesse elle-même est une opinion sur l’avenir ; et le fact-checking qui tranche entre les deux a quitté le terrain des faits.

Le second exemple (l’origine du virus) est d’une autre nature : l’hypothèse d’une fuite de laboratoire, longtemps rangée parmi les « théories du complot » par les vérificateurs, a ensuite été réexaminée par plusieurs agences de renseignement américaines, sans qu’aucune conclusion définitive ne s’impose à ce jour. Ici, la faute des vérificateurs n’est pas d’avoir dit faux, c’est d’avoir dit « faux » à propos d’une question que l’état des connaissances ne permettait pas de trancher ; là encore, la Constitution d’urgence soustrait expressément ces questions à toute qualification.

Conspiracy Watch : ce qui est établi, ce qui ne l’est pas

Conspiracy Watch est une initiative de l’association Observatoire du conspirationnisme, fondée par Rudy Reichstadt ; le site affiche lui-même, en pied de page, le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Qu’il ait reçu des subventions publiques, et notamment une subvention du fonds Marianne en 2021, n’est pas contesté : Reporters sans frontières le rappelle elle-même, en avril 2024, en précisant que ces financements ont été perçus « en toute transparence », comme l’avait montré Libération.

Les montants avancés pendant le direct (130 000 euros évoqués par l’hôte en introduction, « autour de 150 000 », « plus dans les 200 000 par an » selon l’invitée) sont donnés de mémoire, et nous n’avons pas pu les vérifier sur pièces. Ce n’est pas faute d’avoir cherché : les réponses du Premier ministre aux questions écrites des députés sur les subventions de Matignon donnent des enveloppes globales (4 millions d’euros distribués par la DILCRAH à 170 bénéficiaires en 2017 ; 3,8 millions à 96 bénéficiaires en 2018), sans le détail par association.

Voilà, au fond, la seule chose que nous puissions affirmer avec certitude : pour connaître ce que l’argent public verse à l’organisme qui dit au public ce qu’il doit croire, un citoyen doit enquêter pendant des mois, et il n’est pas sûr d’y parvenir. L’invitée a raison sur le principe qui fâche (« on n’a pas accès à comment est utilisé l’argent public » 01:16:30) ; elle aurait gagné à ne pas chiffrer ce qu’elle ne pouvait pas prouver ce soir-là.

Le fonds Marianne : ce que dit le Sénat

Sur le fonds Marianne, ses affirmations institutionnelles sont exactes. Le rapport de la commission des finances du Sénat établit que, sur les 2,5 millions d’euros annoncés le 20 avril 2021 par la ministre déléguée Marlène Schiappa, seuls 1,4 million ont réellement été consacrés à des projets qui n’avaient pas fait l’objet d’un arbitrage préalable ; que l’Union fédérative des sociétés d’éducation physique et de préparation militaire (USEPPM), dont le budget de fonctionnement tournait autour de 50 000 euros par an, a obtenu 355 000 euros, dont 266 250 versés d’avance ; que l’association Reconstruire le commun, constituée le 29 octobre 2020, s’était vu octroyer dès décembre 2020 une première subvention de 39 000 euros ; et que l’unité de contre-discours républicain (UCDR), rattachée au secrétariat général du CIPDR, recourait à des formations rémunérées par un intervenant qui allait ensuite piloter le principal projet financé.

Le Sénat parle de « fiasco » et de « coup politique ». L’invitée va plus loin en affirmant que presque toutes les associations financées étaient politiques ; c’est sa lecture, qui excède celle du rapport. Mais sur l’essentiel (la lutte contre la radicalisation a servi de guichet à une communication gouvernementale sur les réseaux sociaux), le rapport parlementaire lui donne raison, et ce n’est pas un rapport complotiste.

Bronner et la commission des Lumières

Gérald Bronner a bien présidé la commission « Les Lumières à l’ère numérique », installée par le président de la République, dont le rapport a été remis à l’Élysée le 11 janvier 2022. La notion de « marché cognitif », au cœur de La démocratie des crédules (PUF, 2013), et le diagnostic d’Apocalypse cognitive (PUF, 2021) sont fidèlement résumés par l’hôte et par l’invitée. L’expression d’« amortisseurs cognitifs » est, à notre connaissance, une reformulation de l’hôte et non une citation du sociologue : nous la lui laissons.

Retenez le titre de la commission. Nous en ferons, dans la partie III, un usage que ses membres n’avaient pas prévu.

La science des fausses nouvelles : tort sur la lettre, raison sur l’esprit

« Il n’y a aucune recherche qui dit que les fausses informations buzzent plus » 00:35:46 : sur ce point, l’invitée se trompe, et il faut le dire sans détour. En mars 2018, trois chercheurs du MIT, Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral, ont publié dans Science la plus vaste étude jamais conduite sur le sujet : quelque 126 000 cascades de rumeurs diffusées sur Twitter entre 2006 et 2017, partagées par environ trois millions de personnes. Leur conclusion est sans ambiguïté : les informations fausses se sont propagées plus loin, plus vite, plus profondément et plus largement que les vraies, dans toutes les catégories ; et ce sont les humains, non les robots, qui en étaient les vecteurs, attirés par la nouveauté.

Mais l’étude a deux propriétés que l’on rappelle rarement, et qui servent la thèse de l’invitée plus qu’elles ne la desservent.

La première : ce qui y est « faux » a été défini par six organisations de vérification des faits. L’étude mesure donc la viralité de ce que les vérificateurs ont déclaré faux, et non celle du faux en soi ; c’est une limite de méthode reconnue, et c’est très exactement la boucle que l’invitée dénonce à propos des recherches sur le complotisme.

La seconde : d’autres travaux, tout aussi sérieux, ont montré que l’exposition aux fausses nouvelles est extraordinairement concentrée. Pendant la présidentielle américaine de 2016, selon une étude publiée dans Science en 2019 (Grinberg et ses collègues), un pour cent des utilisateurs concentrait 80 % des expositions aux sources de fausses nouvelles, et un pour mille 80 % des partages. En 2023, Sacha Altay, Manon Berriche et Alberto Acerbi ont publié une synthèse au titre éloquent, Misinformation on Misinformation (« désinformation sur la désinformation »), qui reproche à une partie de la littérature d’exagérer la prévalence et les effets de la désinformation en ligne, et de nourrir ainsi la défiance qu’elle prétend combattre.

Autrement dit : les fausses nouvelles se propagent mieux, à l’intérieur d’un public étroit ; la panique morale qu’elles suscitent se propage mieux encore, à l’intérieur des institutions. L’invitée a tort de nier le premier fait ; elle a raison de dénoncer le second.

Le nombre contre l’expert

« L’intelligence collective, elle débunke beaucoup mieux les fausses informations que les fact-checkers » 00:47:59 : la formule est trop forte, mais la direction est juste. En 2021, Jennifer Allen, David Rand et leurs collègues ont montré, dans Science Advances, que de petites foules de profanes politiquement équilibrées, chargées d’évaluer l’exactitude de titres d’actualité, s’accordaient avec les vérificateurs professionnels à peu près aussi bien que ceux-ci s’accordaient entre eux. Le dispositif des notes de la communauté sur X repose sur une intuition voisine : une note n’est affichée que si elle est jugée utile par des contributeurs qui, d’habitude, ne votent pas de la même façon. Sa faiblesse connue est la lenteur : la note arrive souvent après le pic de diffusion. Mais personne ne lui a jamais reproché d’être nommée par le pouvoir.

Les fermes à trolls et l’État

« Macron avait à un moment des fermes à trolls en Afrique » 01:03:14 : la formule est excessive, le fait est documenté. Le 15 décembre 2020, Facebook a annoncé le démantèlement de deux réseaux d’influence qui s’affrontaient en Centrafrique et au Mali, à la veille de l’élection présidentielle centrafricaine : l’un lié aux intérêts russes d’Evgueni Prigojine, l’autre à des personnes associées à l’armée française ; la société Graphika et l’Observatoire de l’internet de Stanford en ont publié l’analyse sous le titre More-Troll Kombat. La responsabilité personnelle du président n’est pas établie ; l’existence d’une opération d’influence française par faux comptes, en période électorale, l’est.

L’hôte a cité la Corée du Sud de 2012 : le directeur du service national de renseignement, Won Sei-hoon, a été condamné pour avoir fait inonder internet de commentaires anonymes pendant la campagne présidentielle. Quant au logiciel de gestion de fausses identités dont il dit avoir été invité à rédiger le cahier des charges, son témoignage reste le sien, et nous ne pouvons ni le confirmer ni l’infirmer ; mais la catégorie d’outil existe bel et bien : le Guardian révélait en mars 2011 qu’un commandement militaire américain avait passé contrat pour un logiciel permettant à chaque opérateur de piloter jusqu’à dix identités fictives sur les réseaux sociaux.

Infodémie : un mot, deux auteurs

L’invitée attribue au secrétaire général de l’ONU la formule selon laquelle l’épidémie de fausses informations serait plus grave que le virus. La paternité revient au directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui déclarait à la conférence de Munich sur la sécurité, le 15 février 2020, que le monde ne combattait pas seulement une épidémie mais une « infodémie », et que les fausses nouvelles se propageaient plus vite et plus facilement que le virus, et étaient « tout aussi dangereuses ». Le mot lui-même date de 2003 et de l’épidémie de SRAS. La correction ne change rien à l’argument : c’est bien une autorité sanitaire mondiale qui a, la première, rangé l’information parmi les pathogènes.

Le guichet d’identité et les signaleurs de confiance

L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans a été adoptée par l’Assemblée nationale le 26 janvier 2026 et transmise au Sénat en procédure accélérée ; sa mise en œuvre suppose une vérification de l’âge à l’ouverture des comptes, dont les modalités techniques renvoient largement au cadre européen et aux outils d’identité numérique que l’Union expérimente. La solution suggérée par l’invitée (une vérification faite sur l’appareil, sans transmission de données) n’a rien d’une fantaisie : c’est l’une des architectures discutées par les spécialistes, et c’est la plus respectueuse de la vie privée.

Quant à la régulation « confiée à des ONG » : le règlement européen sur les services numériques (2022) crée un statut de « signaleur de confiance », attribué par le coordinateur national (l’Arcom en France), dont les notifications de contenus illicites doivent être traitées en priorité par les plateformes. La décision de retrait reste formellement celle de la plateforme ; le tri, lui, est délégué. L’hôte a raison sur la pente, l’invitée sur la question : qui sont-ils, qui les nomme, et qui les contrôle ?

Un million de morts ?

Le chiffre d’un million de morts en Irak, avancé par l’invitée 00:45:57, correspond à la borne haute des estimations, issue d’un sondage de 2007 contesté ; les autres travaux vont d’environ 200 000 morts civils documentés à plusieurs centaines de milliers de décès en excès. Aucune de ces fourchettes n’affaiblit l’argument : le mensonge le plus meurtrier du siècle (les armes de destruction massive présentées au Conseil de sécurité en février 2003) n’est pas sorti d’un forum, il est sorti d’un gouvernement, et il a été relayé, à quelques exceptions près, par toutes les grandes rédactions occidentales.

La loi de 2018

« Depuis 2017 », dit-elle de la volonté présidentielle de réguler internet 00:32:40. La loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information a créé un référé permettant au juge, dans les trois mois qui précèdent un scrutin national, de faire cesser la diffusion d’allégations inexactes ou trompeuses ; la loi dite Avia de 2020, qui prétendait imposer aux plateformes des retraits en vingt-quatre heures sur simple signalement, a été censurée pour l’essentiel par le Conseil constitutionnel. La tendance qu’elle décrit est réelle ; c’est son ampleur qui se discute.

Bilan d’étape : une thèse solide, des chiffres parfois approximatifs, une erreur scientifique franche, et une structure de raisonnement que les faits confirment. C’est beaucoup mieux que ce que la plupart des cellules de vérification auraient obtenu si on leur avait appliqué le même traitement.

III. Chemins de traverse : les tuteurs, de Juvénal à Lippmann

L’invitée a raison de dire que le faux a toujours existé. Il faut ajouter que les gardiens du vrai aussi, et que leur histoire est plus instructive que celle des menteurs. Elle montre que le problème n’est pas né avec internet, ni même avec la presse ; il est né le jour où un pouvoir a compris qu’il était plus économique de garder la parole que de garder les corps.

Juvénal, ou la garde qu’on soudoie

Nous avons ouvert sur la satire de Juvénal ; il faut y revenir un instant, pour en tirer la loi. La garde est toujours instituée au nom de la protégée (l’épouse, le peuple, l’opinion), et toujours payée par celui qui veut la contrôler. La question « qui gardera les gardiens ? » est donc mal posée si on l’entend comme un appel à une garde supplémentaire : on n’arrête pas une régression à l’infini en ajoutant un étage. La seule réponse qui tienne est de changer le sens du contrôle, c’est-à-dire de confier la garde à celui qu’elle prétend protéger.

Milton, 1644 : laisser lutter le vrai et le faux

En 1643, le Parlement anglais rétablit la censure préalable des imprimés. John Milton lui répond l’année suivante par l’Areopagitica, plaidoyer adressé aux parlementaires, où l’on lit cette phrase qui a fait le tour du monde libéral : « que la Vérité et le Mensonge en viennent aux prises : qui a jamais vu la Vérité avoir le dessous dans une rencontre libre et ouverte ? »

C’est, trois siècles et demi avant les notes de la communauté, la thèse de l’invitée : le faux ne résiste pas longtemps à la contradiction publique. Mais Milton nous apprend aussi la limite de la thèse : le même texte exclut de la tolérance les « papistes », c’est-à-dire l’opinion qui faisait peur à son camp. Le premier grand libéral avait déjà son « arc » des opinions acceptables. La Constitution d’urgence du PIC a tiré la leçon : elle « récuse la notion d’un « arc » hors duquel certaines opinions seraient proscrites » (Titre V, article 4).

Malesherbes, le censeur qui cachait l’Encyclopédie

Le plus beau personnage de cette histoire est un censeur. Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes dirige la Librairie (c’est-à-dire la censure royale des livres) de 1750 à 1763. C’est à lui qu’il revient de faire saisir l’Encyclopédie quand le pouvoir la condamne ; et c’est lui qui, selon une tradition bien établie, prévient Diderot et lui propose de cacher les manuscrits menacés dans sa propre maison. Il invente, pour les livres qu’il ne peut autoriser officiellement, la pratique des « permissions tacites » : la tolérance administrée.

Malesherbes avait compris ce que nos commissions n’ont pas encore admis : une société qui lit ne se remet pas en tutelle ; le censeur intelligent ne cherche plus à empêcher, il cherche à canaliser. Il le paiera de sa tête, en 1794, après avoir défendu Louis XVI devant la Convention ; mais c’est une autre histoire, qui dit seulement que l’honneur d’un homme peut survivre à la fonction qu’il occupe.

Kant, 1784 : les tuteurs bienveillants

En décembre 1784, Emmanuel Kant répond dans la Berlinische Monatsschrift à la question « Qu’est-ce que les Lumières ? ». Sa définition est restée célèbre : les Lumières sont la sortie de l’homme hors de l’état de minorité (Unmündigkeit, l’état de celui qui est sous tutelle), état dont il est lui-même responsable ; leur devise est sapere aude, « ose te servir de ton propre entendement ».

Mais la suite du texte est plus cruelle, et on la cite moins. Kant décrit les tuteurs : ceux qui, « par bonté », ont pris sur eux la haute surveillance des autres ; et il ajoute (nous traduisons) : « après avoir d’abord abêti leur bétail domestique, et soigneusement veillé à ce que ces paisibles créatures n’osent pas faire un pas hors du chariot d’enfant où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace si elles essaient de marcher seules ».

Relisez la phrase en pensant au « troupeau » de l’invitée, au « marché cognitif dérégulé », à la liste des biais qui nous menaceraient si nous lisions seuls.

Puis relisez le titre de la commission présidentielle de 2021 : « Les Lumières à l’ère numérique ».

Il fallait une certaine audace pour baptiser du nom de Kant un dispositif dont la philosophie consiste à expliquer au public qu’il n’est pas assez grand pour marcher sans chariot. Nous plaidons coupables d’avoir ri.

La Grande Peur, ou le symptôme pris pour la maladie

Philippe Comte a eu raison d’évoquer la Grande Peur. Dans l’étude classique qu’il lui a consacrée (1932), Georges Lefebvre a montré que la rumeur des brigands, qui courut les campagnes françaises de la fin juillet au début d’août 1789, n’était pas une simple affabulation : elle cristallisait des réalités (la disette, la mendicité errante, l’attente politique née de la convocation des États généraux, la crainte d’un « complot aristocratique »). Le faux portait un vrai. Il a précipité l’attaque des châteaux, l’autodafé des terriers et, au bout du compte, la nuit du 4 août.

Un vérificateur de 1789 aurait démontré, preuves à l’appui, qu’aucune bande de brigands ne marchait sur le Dauphiné. Il aurait eu raison sur le fait, et il serait passé à côté de la Révolution.

Marc Bloch, 1921 : le miroir et le bouillon de culture

L’historien qui a le mieux pensé la fausse nouvelle l’a fait au retour des tranchées. Dans ses Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre (1921), Marc Bloch observe que l’erreur ne se propage qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand « un bouillon de culture favorable » ; la fausse nouvelle, écrit-il, est « le miroir où la conscience collective contemple ses propres traits ».

Et il note, à propos de la presse censurée de 1914-1918, une observation que l’on devrait graver au fronton des ministères : aux armées, « l’opinion prévalait que tout pouvait être vrai, à l’exception de ce qu’on laissait imprimer ».

Voilà le mécanisme que nos tuteurs refusent de voir. La crédulité n’est pas l’effet de la liberté ; elle est l’effet de la censure. Quand le public sait que l’information officielle est filtrée, il cesse de la croire, et il croit n’importe quoi d’autre. La commission qui veut « amortir » les fausses nouvelles en renforçant les gardiens fabrique le bouillon de culture qu’elle prétend stériliser.

Lippmann, 1922 : la fabrique du consentement

Le nom que cherchait l’invitée, quand elle parlait du « troupeau de bêtes sauvages », est celui de Walter Lippmann. Dans Public Opinion (1922), le plus influent des éditorialistes américains explique que la démocratie moderne ne peut fonctionner sur l’opinion spontanée du public, trop mal informé, et que la « fabrication du consentement » (manufacture of consent), loin d’avoir disparu avec la démocratie, s’est perfectionnée ; trois ans plus tard, dans The Phantom Public, il souhaite que le public soit remis « à sa place », pour que les hommes responsables puissent vivre à l’abri du piétinement d’un « troupeau dérouté » (bewildered herd). En 1928, Edward Bernays, neveu de Freud et père des relations publiques, ouvre son Propaganda par cette phrase que personne n’a jamais eu besoin de fact-checker : « la manipulation consciente et intelligente des habitudes et des opinions organisées des masses est un élément important de la société démocratique ».

Soixante ans plus tard, Edward Herman et Noam Chomsky reprendront la formule de Lippmann pour titre de leur grand livre, Manufacturing Consent (1988), qui décrit les filtres par lesquels les médias d’une démocratie libérale produisent l’adhésion sans jamais avoir besoin d’interdire. Le titre du direct de Politoscope TV (« la machine à fabriquer le consensus ») est l’héritier direct de cette généalogie.

Ce que l’histoire enseigne

Trois constantes traversent ces vingt siècles.

La première : le gardien se présente toujours comme le protecteur du public, jamais comme celui du pouvoir ; il ne dit jamais « je protège le gouvernement », il dit « je vous protège de vous-mêmes ».

La deuxième : la censure produit la crédulité qu’elle invoque pour se justifier (Bloch) ; plus le filtre est visible, plus le public cherche ailleurs, et moins il trie.

La troisième : la rencontre libre du vrai et du faux (Milton) ne se produit pas d’elle-même ; elle suppose une arène, des règles, un temps de parole pour la contradiction. C’est là que la dissidence a été faible, et c’est là que le PIC entend être fort.

Allégorie peinte et sombre : une cage de fer cadenassée où brûle une flamme rouge corail, devant laquelle se tient un citoyen vu de dos.

Car si l’on suit la leçon jusqu’au bout, la solution n’est ni d’abolir toute garde (le faux existe, l’intelligence artificielle le rend industriel, l’invitée l’admet) ni d’ajouter un gardien au-dessus des gardiens. C’est de transformer la garde en arène : la contradiction obligatoire là où la parole est puissante, le juge citoyen là où le pouvoir affirme, et le silence de l’État là où le citoyen parle.

Le PIC répond

IV. Le bémol, qui est le cœur : convergences et divergences

Le PIC n’invite pas pour applaudir. Il invite pour penser avec, ce qui suppose de dire où l’on pense contre.

Ce que nous signons des deux mains

Six thèses d’Amélie Ismaïli sont les nôtres, et nous les reprenons sans en changer un mot.

La première : le fact-checking tel qu’il se pratique dans les grandes rédactions n’est pas une méthode, c’est une position ; il ne se contente pas de vérifier, il conclut à la place du lecteur, et c’est par là qu’il se sépare du journalisme (« on nous empêche totalement de nous faire notre propre avis sur un fait » 00:09:10).

La deuxième : la panique autour des fausses nouvelles est elle-même un instrument de pouvoir, et le faux qui tue le plus vient d’en haut.

La troisième : le glissement du « faux » au « désinformant » est le moment où la vérification quitte les faits pour juger les intentions ; on peut alors condamner une information vraie pour l’usage qu’on prête à celui qui la relaie.

La quatrième : l’intelligence collective, quand elle est organisée (des contributeurs qui se contredisent, une règle qui oblige à converger), corrige mieux et plus légitimement que l’expertise désignée.

La cinquième : l’argent public est l’argent du peuple, et c’est au peuple qu’il revient d’en connaître l’usage, puis d’en décider.

La sixième, la plus précieuse : « ne me faites surtout pas confiance ». Les Grecs avaient un mot pour cette éthique : la parrêsia, le dire-vrai de celui qui parle à ses risques, que Michel Foucault opposait, dans ses derniers cours au Collège de France, à la parole du flatteur et à celle de l’expert, qui ne risquent rien. Le parrèsiaste ne demande pas qu’on le croie ; il demande qu’on l’éprouve. (La maison qui publie ces lignes a fait de ce mot son pseudonyme ; on comprendra qu’elle y soit sensible.)

Où nous nous séparons

Il y a cinq points où nous ne suivons pas l’invitée, et nous les disons parce qu’elle nous a demandé de le faire.

Nier le phénomène pour mieux contester ses observateurs. « Il n’y a aucune preuve que ce soit dangereux, puisqu’on ne sait pas ce que c’est » 01:14:27 : l’argument est trop beau pour être vrai. Le flou d’un concept administratif ne prouve pas l’inexistence de ce qu’il désigne maladroitement. Les Protocoles des Sages de Sion, faux fabriqué au début du XXe siècle, ont été le récit complotiste par excellence, et ils ont tué ; c’est d’ailleurs pourquoi la Fondation pour la Mémoire de la Shoah soutient l’observatoire que l’invitée combat. Notre désaccord avec Conspiracy Watch ne porte pas sur l’existence de croyances collectives délirantes : il porte sur la question de savoir qui a autorité pour les désigner, avec quel argent, et contre qui. Déplacez le problème d’un cran, et il devient soluble : nul ne doit être juge des croyances d’autrui ; seul est légitime le juge des faits affirmés par ceux qui gouvernent.

L’exagération qui désarme. « Aucune recherche » : une dissidence qui surenchérit tend au vérificateur l’arme qu’il cherchait. Il suffit d’une étude de Science pour discréditer une heure et demie de démonstration juste. La règle de la maison est connue : on ne publie que ce qui a survécu au contradicteur le plus féroce. Elle vaut pour nous avant de valoir pour les autres.

L’aveu qui coûte. « Je pense qu’il y a eu quand même une petite organisation derrière cette histoire de pandémie […], je l’assume parfaitement » 01:26:42. L’invitée a le courage de le dire, et la lucidité d’ajouter que l’argument « ne rentre pas ». Nous lui proposons une autre discipline, celle que le PIC appelle questiologie : transformer le soupçon en question. On ne gagne rien à affirmer ce qu’on ne peut prouver ; on gagne tout à exiger ce qu’on a le droit de savoir. « Qui a décidé quoi, quand, sur quel avis, et avec quels contrats ? » est une question que nul fact-checker ne peut déclarer fausse, et qu’une commission d’enquête citoyenne, saisie par référendum, pourrait instruire.

Le peuple, oui ; mais par quelle porte ? « Il faut que ce soit le peuple qui décide où va l’argent » 01:11:24 : d’accord. Mais l’exemple américain qu’elle donne n’existe pas sous cette forme : la déclaration fiscale fédérale ne permet pas d’affecter de l’argent à un média ; elle comporte seulement, depuis les années 1970, une case permettant d’affecter trois dollars au fonds public de financement des campagnes présidentielles. Le précédent qu’elle cherche est italien : depuis 2006, le cinque per mille permet à chaque contribuable d’affecter une fraction de son impôt sur le revenu à l’association de son choix. Une volonté sans institution reste un vœu ; la Constitution d’urgence, on va le voir, propose des institutions.

« Qui régule ? Je n’ai pas de réponse. » C’est le seul moment où l’invitée s’arrête, et c’est le moment où le PIC commence. Car la réponse existe, et elle tient en une asymétrie : on régule la parole de ceux qui gouvernent, jamais celle de ceux qui sont gouvernés ; et l’on confie cette régulation non à un gardien nommé par le pouvoir, mais au peuple lui-même, tiré au sort, assisté d’un juge.

Entre l’hôte et l’invitée, enfin, un désaccord fécond mérite d’être tranché. L’un propose de financer l’association qui dit le contraire de celle qu’on subventionne ; l’autre préfère ne financer aucune association idéologique. La Constitution d’urgence prend une troisième voie, qui conserve l’intuition de chacun : on ne finance ni la thèse ni l’antithèse ; on oblige tout média qui bénéficie d’un avantage public à faire place à la contradiction. La dialectique n’est pas subventionnée : elle est imposée.

Hayek au secours des gueux

Il y a, dans la phrase de l’invitée selon laquelle « ce qu’on appelle souvent infodémie, c’est la décentralisation de l’information » 01:10:23, une intuition qu’un économiste autrichien avait formulée en 1945. Dans L’utilisation de la connaissance dans la société, Friedrich Hayek montre que le savoir nécessaire à une économie n’existe jamais sous une forme concentrée : il est dispersé, en fragments incomplets et souvent contradictoires, entre tous les individus ; aucun planificateur ne peut le rassembler, et c’est pourquoi le système des prix, qui coordonne sans centraliser, l’emporte sur le plan.

Transposez au vrai.

Un ministère de la vérité, même confié à des experts honnêtes, est un Gosplan de l’opinion : il prétend rassembler en un bureau ce qui n’existe que dispersé. Les notes de la communauté, les salons vocaux, les contradicteurs anonymes qui démontent une rumeur en trois messages sont le système des prix de l’information. Ils se trompent souvent, ils se corrigent toujours, et personne ne les nomme.

Mais Hayek n’a jamais dit qu’un marché naît tout seul. Il suppose des règles générales, connues d’avance, qui ne visent personne en particulier : la propriété, le contrat, la responsabilité. C’est exactement la place que le PIC revendique : non une troisième voie entre la censure et l’anarchie, mais l’infrastructure qui manque à l’ordre spontané de l’opinion. Des règles générales (la contradiction obligatoire pour qui parle avec l’argent public, la véracité exigible de qui gouverne), et aucun gardien.

V. La réponse du PIC : juger les faits du pouvoir, jamais la parole du peuple

L’invitée a posé la question ; la Constitution d’urgence du PIC y répond par six dispositions qui, mises bout à bout, renversent le régime de la vérification. Nous les citons dans leur état en ligne au 28 octobre 2026.

Le renversement : la véracité due par le pouvoir

L’article premier du Titre V, De l’intégrité psychique et de la véracité de la parole publique, est la réponse la plus directe à la question du direct. Il pose d’abord que « le citoyen a droit à la vérité des faits que lui affirment ceux qui exercent ou briguent le pouvoir » ; que quiconque exerce une fonction publique ou se déclare candidat, « lorsqu’il s’exprime publiquement en cette qualité, ainsi que toute autorité publique dans sa communication, doit au peuple la véracité des faits qu’il affirme ».

Voilà le sens du contrôle renversé : ce n’est plus le citoyen qui doit prouver qu’il ne désinforme pas, c’est le gouvernant qui doit la vérité.

Le texte encadre ensuite ce devoir avec un soin qui répond, point par point, aux griefs de l’invitée. Ne relèvent jamais de cette vérification « les opinions, les jugements de valeur et les interprétations ; les prévisions, les programmes, les engagements et les promesses, même non tenus ; l’hyperbole, l’ironie et la parodie ; l’erreur commise de bonne foi ; les questions que l’état des connaissances ne permet pas de trancher ». Les deux exemples de Julien Pain (la promesse sur le pass, l’origine du virus) tombent hors du champ : ni l’un ni l’autre n’aurait pu être déclaré « faux », dans un sens ou dans l’autre.

Surtout, « aucune autorité gouvernementale ou administrative ne peut qualifier une parole de mensongère ». Seul le peut un juge, « en une formation spéciale du tribunal judiciaire composée de trois magistrats et de quatre citoyens tirés au sort », saisi par tout électeur, qui statue dans les quarante-huit heures quand un scrutin approche ; « la preuve de la fausseté incombe à celui qui l’allègue » ; « le juge tranche la matérialité d’un fait, jamais la justesse d’une politique ou d’une opinion ». La sanction première n’en est pas une : c’est la rectification publique, « avec une visibilité égale ». Le manquement n’est déclaré que si cinq voix sur sept constatent que l’auteur connaissait la fausseté de son affirmation.

On objectera que la promesse du 29 avril 2021 aurait échappé à ce juge. C’est vrai, et c’est voulu : la promesse trahie relève d’une autre sanction, qui est politique. Elle se règle par le référendum révocatoire, que le Titre premier de la Constitution d’urgence ouvre à l’initiative citoyenne. Le juge de la véracité tranche les faits ; le peuple tranche la confiance.

Le même article protège enfin l’intégrité psychique contre « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation ; et toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ». C’est Kant remis à l’endroit. Les tuteurs nous disaient : vous avez des biais, donc nous vous tiendrons la main. La Constitution d’urgence répond : nous avons tous des biais, donc il est interdit à quiconque gouverne de s’en servir contre nous. Les fermes à trolls d’État, les logiciels de fausses identités, les campagnes d’influence menées par une administration contre ses propres administrés cessent d’être des outils de communication pour devenir des atteintes aux droits fondamentaux.

Une seule limite à la parole

L’article 4 du Titre V, De la liberté d’expression refondée, règle le sort du citoyen : « nul ne peut être inquiété pour l’expression d’une opinion, sauf appel direct à la violence ou à la commission d’un crime ». Il refuse expressément l’« arc » des opinions acceptables, parce que « le régime étant par nature agonistique, aucune sensibilité ne peut être bannie du débat au motif qu’elle déplaît à ceux qui gouvernent ».

L’étiquette « complotiste » perd alors toute portée juridique. Un observatoire privé peut continuer de la poser ; il ne peut plus en faire une procédure, ni s’adosser à l’État pour la rendre exécutoire.

L’Arcom tirée au sort, qui ne retire rien

L’article 5 du Titre V, Du pluralisme opposable et de la contrainte dialectique, est la réponse institutionnelle à la question « qui régule ? ». Le pluralisme y est garanti « non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune » : tout média bénéficiant d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire doit faire place, « à parité de visibilité », à une contradiction argumentée sur toute prise de position politique engageante, dans les quarante-huit heures.

Et le régulateur change de nature : l’Arcom « est composée de soixante-dix-sept citoyens tirés au sort pour un an », renouvelée en totalité chaque année, « et nul n’y siège deux fois » ; nul ne peut y être désigné s’il a travaillé, dans les cinq années précédentes, pour un média, un annonceur important ou un parti. Surtout, « elle ne peut interdire, retirer ni modifier aucun contenu : à l’égard des contenus, son seul pouvoir est de faire diffuser la contradiction ».

Comparez avec les signaleurs de confiance du règlement européen. Là, des entités agréées signalent des contenus pour qu’ils soient retirés ; ici, des citoyens tirés au sort désignent des contradictions pour qu’elles soient diffusées. Le premier modèle ôte de la parole ; le second en ajoute. Le premier suppose un gardien ; le second organise l’arène dont Milton rêvait. Il n’est pas indifférent que le Lexique du pouvoir publié avec la Constitution range parmi les maux que cet article combat « la fabrique du consentement » : c’est le mot de Lippmann, retourné contre sa descendance.

Financer le lecteur, pas le journal

L’article 6 du Titre V, De la fin des subventions à la presse et de l’accès à la contradiction, tient en deux phrases : « Les subventions directes à la presse sont supprimées. Elles sont remplacées par la garantie, pour chaque citoyen, d’un accès à un comparatif contradictoire des opinions sur les grandes questions publiques. » Les notes qui l’accompagnent résument l’esprit en une formule : « financer le lecteur plutôt que le journal ».

Sur la destination, l’invitée et le PIC convergent : l’argent public doit servir celui pour qui l’information existe. Sur le moyen, le PIC est plus radical qu’elle : là où elle accepterait des subventions choisies par le peuple, il supprime le guichet, parce qu’« un journal qui dépend d’un guichet ministériel n’est jamais tout à fait libre de mordre la main qui le nourrit ».

La lumière sur l’argent d’influence

Les articles 2 et 3 du Titre XVI répondent, eux, au dossier Conspiracy Watch et au fonds Marianne. Selon l’article 2, De la transparence des financements à visée d’influence, toute association, fondation ou groupement qui cherche à influer sur la vie publique « rend publics, chaque année, le montant total de ses ressources et l’origine de chacun des financements qu’une même personne lui a apportés pour un montant excédant mille cinq cents euros » ; cherche à influer le groupement dont les dépenses consacrées à peser sur le débat public excèdent dix mille euros par an ; et la règle s’applique « sans exception, quelle que soit la cause que sert le groupement ».

L’invitée a passé des mois à reconstituer ce que cet article rendrait public en un clic.

L’article 3, De la fin des financements publics sans contrepartie, subordonne tout financement public d’une association à visée sociétale ou citoyenne à « une contrepartie vérifiable d’intérêt général et à une reddition de comptes » ; « aucun financement public ne peut être reconduit sans évaluation de l’usage des fonds antérieurement versés » ; au-delà de vingt-trois mille euros par an, l’évaluation est conduite et publiée « par un organisme indépendant des autorités qui financent comme du bénéficiaire ». Une USEPPM recevant 355 000 euros sur un budget de 50 000 n’aurait pas passé la première année. Et l’idée lancée par l’hôte pendant le direct (un jury de citoyens tirés au sort pour passer en revue les associations financées) trouve ici sa place naturelle : rien n’interdit que l’« organisme indépendant » que la loi désignera soit précisément celui-là. C’est l’une des questions que nous posons plus bas.

Le code des algorithmes, et la souveraineté qui protège

Reste la machine. L’article 3 du Titre VIII, De la transparence algorithmique, impose que le code source des algorithmes qui déterminent la visibilité, la diffusion ou la modération des contenus, sur les plateformes dont l’audience française excède cinq millions d’utilisateurs mensuels, soit « rendu public et ouvert » ; et il précise l’esprit : « la Démocratie française ne prétend pas contrôler les algorithmes ; elle en exige la transparence et criminalise leurs usages manipulatoires ».

La censure moderne ne supprime plus guère : elle invisibilise, elle déclasse, elle « réduit la portée ». Ce que l’invitée appelle l’autocensure a souvent pour cause une sanction que personne ne voit. Rendre le code public, c’est rendre la sanction visible, donc contestable.

L’article premier du même titre, De la souveraineté numérique comme protection des personnes, ajoute une clause qui répond d’avance aux dispositifs d’identification généralisée : la souveraineté numérique a pour objet premier la protection des personnes, « et ne peut être invoquée pour restreindre aucun des droits » qu’elles tiennent de la Constitution. On ne pourra pas, au nom de la souveraineté, exiger du citoyen qu’il présente ses papiers pour parler.

Ce que le texte ne dit pas encore

Honnêteté oblige : la soirée a soulevé trois problèmes que la Constitution d’urgence, dans son état actuel, ne règle pas expressément.

Le premier est celui de la vérification de l’âge : comment protéger les plus jeunes sans transformer l’accès à la parole publique en guichet d’identité ? La solution suggérée par l’invitée (une vérification locale, sur l’appareil, sans transmission) mérite d’être examinée par les formulateurs.

Le deuxième est celui des correspondances privées numériques, que l’invitée dit menacées d’inspection automatisée.

Le troisième est le plus délicat, parce qu’il nous concerne nous-mêmes : l’infiltration et l’« opposition contrôlée », que l’invitée tient pour réelles. La réponse du PIC n’est pas le soupçon, qui détruit plus sûrement un mouvement que n’importe quel agent ; c’est l’architecture. Une gouvernance collégiale (le directoire, les cercles de sept) n’offre aucune tête à capturer ; un mouvement sans homme providentiel est un mouvement sans serrure unique. On n’achète pas un collège tiré au sort et renouvelé chaque année comme on achète un chef.

Ces trois questions sont versées au débat, avec quelques autres.

VI. Dix questions aux militants

Nous ne concluons pas à votre place : ce serait faire exactement ce que nous reprochons aux vérificateurs. Voici dix questions, à débattre dans les cercles, sur les salons vocaux et dans les commentaires. Certaines appellent une réponse de principe, d’autres un amendement à la Constitution d’urgence.

  1. La Constitution d’urgence soumet au devoir de véracité ceux qui exercent ou briguent le pouvoir, et personne d’autre. Faut-il l’écrire noir sur blanc : « nul ne peut être poursuivi pour la fausseté d’une affirmation faite en simple citoyen, hors diffamation d’une personne » ? Ou cette précision est-elle déjà contenue dans l’article 4 du Titre V ?

  2. Le juge de la véracité réunit trois magistrats et quatre citoyens tirés au sort. Faut-il étendre sa compétence aux médias qui reçoivent un avantage public (fréquence, aide indirecte), ou cette extension ferait-elle de lui le ministère du vrai que nous combattons ?

  3. L’hôte a suggéré qu’un jury de citoyens tirés au sort passe en revue les associations financées par l’argent public. L’« organisme indépendant » prévu par l’article 3 du Titre XVI doit-il être ce jury, et selon quelle périodicité ?

  4. Faut-il instituer un « cinq pour mille » à la française, permettant à chaque contribuable d’affecter une part de son impôt à l’association, ou au média, de son choix ? Est-ce compatible avec la suppression des subventions directes à la presse (Titre V, article 6), ou est-ce justement la forme qu’elle doit prendre ?

  5. Le règlement européen sur les services numériques délègue le signalement des contenus à des « signaleurs de confiance » agréés. Que fait la Démocratie française d’une norme européenne qui contredit son modèle de la contradiction diffusée plutôt que du contenu retiré ?

  6. Comment protéger les plus jeunes en ligne sans exiger de quiconque une pièce d’identité pour s’exprimer ? Faut-il garantir constitutionnellement le droit au pseudonyme, et la vérification de l’âge sur l’appareil sans transmission de données ?

  7. Le secret des correspondances numériques privées doit-il être déclaré inviolable, y compris contre une inspection automatisée « préventive » ?

  8. Les notes de la communauté montrent qu’une correction collective, sans autorité, est possible. Faut-il en faire un service public décentralisé, ouvert à toutes les plateformes, dont personne ne nommerait les contributeurs ?

  9. Comment traiter, dans nos propres rangs, une thèse que nous ne pouvons pas prouver (une « organisation » derrière tel événement), sans reproduire l’étiquetage que nous dénonçons, et sans nous désarmer devant nos adversaires ? La questiologie suffit-elle : transformer chaque soupçon en question opposable ?

  10. L’invitée tient l’« opposition contrôlée » pour réelle. Quelles règles collégiales (rotation, tirage au sort, transparence des financements internes) protègent le mieux un mouvement citoyen de l’infiltration, sans le livrer à la chasse aux traîtres ?

Conclusion : sortir de la minorité

Revenons à Juvénal, puisqu’il faut finir là où l’on a commencé.

Quis custodiet ipsos custodes ? La question a tourné pendant dix-neuf siècles, et elle n’a jamais reçu de réponse satisfaisante tant qu’on l’a posée comme une affaire de gardiens. Ajoutez un gardien au-dessus du gardien, et vous aurez simplement déplacé la porte qu’on achète. Créez une commission pour surveiller l’observatoire, un label pour certifier la commission, un comité d’éthique pour noter le label, et vous aurez construit ce que l’invitée appelle, avec une précision d’entomologiste, une machine à fabriquer le consensus.

Amélie Ismaïli a fait, ce soir d’avril, la démonstration la plus simple : elle a vérifié les vérificateurs avec les armes du public. Des registres, des dates, des citations, de la patience. Elle s’est trompée une fois sur un point de science, et elle a eu l’élégance de demander qu’on la contredise. C’est exactement ce qui la sépare de ceux qu’elle combat : ils parlent au nom de la science, elle parle à ses risques.

La réponse du PIC tient en une inversion, que Kant aurait comprise.

Ce n’est pas au peuple de prouver qu’il pense bien.

C’est au pouvoir de prouver qu’il dit vrai.

Le citoyen parle librement, sous la seule réserve de l’appel à la violence ; ceux qui gouvernent doivent la vérité des faits qu’ils affirment, devant un juge qui siège avec des citoyens tirés au sort ; les médias qui vivent d’un avantage public accueillent la contradiction au lieu de retirer la parole ; l’argent d’influence est mis en pleine lumière ; le code qui décide de ce que nous voyons est rendu public. Aucune de ces règles ne suppose un gardien. Toutes supposent un peuple majeur.

Les Lumières, disait Kant, sont la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle. On nous a vendu, en 2022, des « Lumières à l’ère numérique » qui consistaient à nous remettre en tutelle. Le PIC propose l’inverse : rendre au public la garde de la parole, et au pouvoir l’obligation de vérité.

Vous me suivez ?

Alors ne nous croyez pas sur parole : lisez la Constitution d’urgence, contredisez-la, amendez-la. Et si le pari vous tente, il commence ici : https://pari-intelligence-collective.org/rejoindre/.

Sapere aude.

Allégorie peinte et sombre : une cage de fer cadenassée où brûle une flamme rouge corail, devant laquelle se tient un citoyen vu de dos.

Osez.

Annexes

Annexe A : points saillants de l’entretien

  1. Une enquête n’est pas une lecture : l’invitée revendique des mois de travail sur Conspiracy Watch, l’examen du contradictoire et la référence à la charte de Munich, dont le fact-checking serait « exactement l’inverse » 00:08:09.
  2. Le complotisme comme pseudoscience : pas de définition consensuelle, des corpus constitués à partir des étiquettes posées par les observatoires eux-mêmes, une expertise revendiquée sur un objet qui n’en permet pas 00:11:14.
  3. L’étiquette « complotiste » fonctionne comme une censure médiatique : plus d’invitations, une notice Wikipédia à charge, une mise à l’écart de l’espace public 00:13:17.
  4. Nous ne vivons pas l’ère du mensonge mais la fin du monopole des gardiens : ce qui inquiète le pouvoir est la décentralisation de l’information, le nombre des citoyens qui parlent entre eux 00:25:28.
  5. L’infodémie fait de l’information une maladie ; le mot a servi à faire de la lutte contre les fausses nouvelles une priorité sanitaire mondiale 00:23:28.
  6. Le fact-checking est une doctrine qui blanchit les mensonges du pouvoir et disqualifie ceux qui les contestent ; l’exemple type est la promesse sur le pass sanitaire « vérifiée » comme un fait 00:26:29.
  7. Bronner, « d’autant plus dangereux qu’il est beaucoup plus fin » : un technocrate qui part de la réalité des biais cognitifs pour conclure que la masse pense mal 00:32:40.
  8. Contre-vérité de l’invitée : aucune recherche ne montrerait que le faux se diffuse mieux ; l’étude de Science de 2018 dit le contraire, sur un corpus défini par des vérificateurs (voir partie II).
  9. Trier avant de vérifier : la sélection de l’information d’intérêt public importe plus que sa vérification ; l’omission est une désinformation qu’aucun fact-checker ne mesure 00:37:48.
  10. Le glissement de « fausse nouvelle » à « désinformation » permet de condamner des informations vraies et des opinions 00:46:59.
  11. Les notes de la communauté de X, « preuve d’intelligence collective », corrigent mieux que les professionnels 00:47:59.
  12. L’identification pour accéder aux réseaux sociaux viserait moins les enfants que l’autocensure des critiques ; une vérification de l’âge sur l’appareil suffirait 00:54:07.
  13. L’argent public doit être affecté par le peuple ; Conspiracy Watch relève du « détournement » ; l’UCDR et le CIPDR, nés de la prévention de la radicalisation, ont servi de matrice au fonds Marianne 01:15:28.
  14. Proposition de l’hôte : financer l’antithèse de toute association subventionnée, et confier l’examen des associations à des jurés tirés au sort 01:20:33.
  15. « Qui régule ? » : l’invitée avoue n’avoir pas de réponse et propose la preuve par l’exemple 01:23:37.
  16. Aveu assumé d’une « petite organisation » derrière la pandémie, aussitôt tenu à l’écart du raisonnement principal 01:26:42.
  17. Éthique du média citoyen : « vérifiez ce que je dis, challengez-moi […], ne me faites surtout pas confiance » 01:36:56.
  18. Conseil final : vérifier le contradictoire, lire toutes les sources, publier rarement mais solidement 01:38:59.

Annexe B : concepts à retenir

Vérification des faits (fact-checking) : pratique journalistique consistant à contrôler l’exactitude d’une affirmation publique ; l’invitée la tient pour une doctrine dès lors qu’elle tranche à la place du lecteur des questions qui ne sont pas des faits (promesses, prévisions, questions ouvertes).

Labellisation politique : attribution d’une étiquette disqualifiante (« complotiste », « désinformateur ») qui produit des effets de mise à l’écart sans procédure ni contradictoire.

Inversion accusatoire : procédé par lequel on impute à l’adversaire la faute qu’on commet soi-même ; l’invitée y range les experts autoproclamés qui accusent de pseudoscience des chercheurs diplômés.

Infodémie : terme apparu en 2003 et popularisé par l’OMS en février 2020 pour désigner une surabondance d’informations, vraies et fausses, assimilée à une épidémie ; la métaphore fait de l’information un pathogène.

Marché cognitif : notion de Gérald Bronner (La démocratie des crédules, 2013) : l’espace où les croyances se concurrencent, que la dérégulation numérique livrerait aux biais de la demande.

Gardiens (gatekeepers) : les intermédiaires qui filtrent l’information avant le public (rédactions, éditeurs, régulateurs) ; leur déclin est, selon l’invitée, la vraie cause de la panique informationnelle.

Désinformation et fausse nouvelle : la fausse nouvelle est un énoncé faux ; la « désinformation » peut désigner un énoncé vrai jugé mal présenté ou mal intentionné, d’où son extension indéfinie.

Décentralisation de l’information : la circulation horizontale de l’information entre citoyens, hors des canaux institutionnels ; ce que le pouvoir nomme infodémie.

Intelligence collective (correctrice) : capacité d’un grand nombre de contributeurs, organisés par des règles de convergence, à corriger une erreur mieux qu’une autorité unique ; les notes de la communauté en sont une forme algorithmique.

Signaleur de confiance : statut créé par le règlement européen sur les services numériques (2022), attribué par l’autorité nationale, dont les signalements de contenus illicites sont traités en priorité par les plateformes.

Opposition contrôlée : infiltration ou fabrication d’une opposition par le pouvoir afin de la discréditer ou de la canaliser.

Persona management : gestion par un même opérateur de multiples identités fictives sur les réseaux sociaux, à des fins d’influence ; la catégorie d’outil est documentée depuis 2011.

Tutelle (Unmündigkeit) : chez Kant, l’état de celui qui ne se sert pas de son propre entendement sans la direction d’autrui ; les Lumières en sont la sortie.

Fabrique du consentement : expression de Walter Lippmann (1922), reprise par Herman et Chomsky (1988), désignant la production organisée de l’adhésion du public.

Parrêsia : chez les Grecs, et dans les derniers cours de Michel Foucault, le dire-vrai de celui qui parle à ses risques, par opposition au flatteur et à l’expert.

Véracité de la parole publique : dans la Constitution d’urgence (Titre V, article premier), le devoir, pour ceux qui exercent ou briguent le pouvoir, de dire vrai sur les faits qu’ils affirment, sous le contrôle d’un juge mixte de magistrats et de citoyens tirés au sort.

Contrainte dialectique : dans la Constitution d’urgence (Titre V, article 5), l’obligation, pour tout média bénéficiant d’un avantage public, de diffuser une contradiction argumentée à parité de visibilité.

Questiologie : méthode du PIC consistant à convertir un soupçon ou une indignation en question précise, opposable et, le cas échéant, référendaire.

Annexe C : antithèses sourcées

Les objections les plus fortes, avec leur source, et ce que nous leur répondons. On ne publie que ce qui a survécu.

1. « La critique des financements de Conspiracy Watch alimente le harcèlement de journalistes. » Reporters sans frontières a dénoncé, le 10 avril 2024, une campagne de cyberharcèlement contre l’équipe de Conspiracy Watch après qu’un député l’eut qualifiée de « cabinet noir » financé par l’État, en relevant des rhétoriques « frisant l’antisémitisme » et en rappelant que les subventions publiques avaient été perçues en toute transparence. Réponse : le harcèlement est indéfendable, et l’article 4 du Titre V protège les journalistes de Conspiracy Watch exactement comme il protège Amélie Ismaïli. Mais si les financements sont transparents, rien ne s’oppose à ce qu’ils soient publiés en détail, chaque année, comme l’exigerait l’article 2 du Titre XVI. Interroger l’usage de l’argent public n’est pas harceler ; c’est le premier devoir du contribuable.

2. « Les fausses nouvelles se diffusent plus vite que les vraies : réguler est une nécessité scientifique. » C’est la conclusion de Vosoughi, Roy et Aral (Science, 2018). Réponse : le constat est exact et l’invitée a tort de le nier. Mais il porte sur des énoncés classés faux par des vérificateurs, il décrit une diffusion concentrée dans un public étroit (Grinberg et ses collègues, Science, 2019), et il ne dit rien de la question décisive : qui décide de ce qui est faux, et avec quels pouvoirs. Une vitesse de diffusion ne désigne pas un juge.

3. « La panique est peut-être exagérée, mais les ingérences étrangères sont réelles. » Les opérations d’influence russes en Afrique sont documentées, notamment par le rapport More-Troll Kombat (Graphika et Stanford, 2020). Réponse : le même rapport documente un réseau lié à des personnes associées à l’armée française. Une règle qui ne vise que les ingérences des autres n’est pas une règle, c’est une arme. L’article premier du Titre V interdit l’ingénierie sociale de toute autorité publique contre sa propre population, ce qui commence par la nôtre.

4. « Le complotisme est un objet scientifique, mesuré par une abondante littérature de psychologie sociale. » Gérald Bronner et de nombreux chercheurs l’étudient avec des échelles et des protocoles. Réponse : qu’on étudie les croyances collectives est légitime, et nous ne demandons pas qu’on s’en abstienne. Ce que nous contestons, c’est le passage de l’étude à la désignation, puis de la désignation à la sanction, financé par l’État et exercé sans contradictoire. On peut étudier la superstition sans instituer un tribunal des superstitieux.

5. « Sans subventions, les petits titres indépendants mourront, et il ne restera que les médias des milliardaires. » L’objection est rapportée, et jugée respectable, par les notes de la Constitution d’urgence elle-même (Titre V, article 6). L’invitée la partage en partie. Réponse : c’est pourquoi le texte ne supprime pas l’argent public, il en change le destinataire : il finance l’accès du lecteur à la contradiction, non le guichet du journal. La question 4 propose d’aller plus loin, sur le modèle du cinque per mille italien.

6. « Un juge de la véracité, même mixte, deviendra un tribunal du vrai et finira par juger des opinions. » C’est l’objection qu’appellent toutes les lois sur les fausses nouvelles ; la loi dite Avia a été censurée pour l’essentiel par le Conseil constitutionnel en 2020 au nom de la liberté d’expression. Réponse : le risque est réel, et nous le prenons au sérieux (question 2). Mais le juge de l’article premier du Titre V ne connaît que des faits précis affirmés par des gouvernants ou des candidats, jamais des opinions, des promesses ni des questions ouvertes ; la preuve incombe à l’accusateur ; la mesure première est une rectification, non une peine ; et le manquement exige cinq voix sur sept. C’est l’exact opposé d’une police de la parole citoyenne.

7. « Tirer au sort l’Arcom, c’est livrer la régulation à des incompétents ou à des manipulables. » Réponse : l’Arcom tirée au sort dispose de services placés sous sa seule autorité, elle est renouvelée chaque année, et surtout elle ne peut ni interdire, ni retirer, ni modifier un contenu. Le pire qu’un collège manipulé puisse faire est d’ordonner la diffusion d’une contradiction. Comparez avec le pire que peut faire un régulateur nommé qui retire des contenus.

8. « Le pass sanitaire a été voté par le Parlement et validé par le Conseil constitutionnel : parler de mensonge est abusif. » Décision n° 2021-824 DC du 5 août 2021. Réponse : la légalité n’est pas la véracité, et nous ne contestons pas ici la légalité. Une promesse trahie n’est d’ailleurs pas un mensonge au sens de l’article premier du Titre V ; elle relève de la sanction politique, c’est-à-dire du référendum révocatoire. Ce que nous contestons, c’est qu’un service de vérification ait traité une promesse comme un fait, et le doute comme une faute.

9. « Le chiffre d’un million de morts en Irak est une exagération militante. » Les estimations vont d’environ 200 000 morts civils documentés à un million selon un sondage de 2007 très discuté. Réponse : accordé ; nous l’avons écrit. L’argument de l’invitée ne dépend pas de la borne haute.

Allégorie peinte et sombre : une cage de fer cadenassée où brûle une flamme rouge corail, devant laquelle se tient un citoyen vu de dos.

10. « L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans répond à une inquiétude massive des parents. » Cyberharcèlement, contenus violents, dépendance : les motifs avancés par le législateur sont rappelés par les commentaires juridiques de la proposition adoptée le 26 janvier 2026. Réponse : le but nous est commun ; c’est même l’une de nos raisons d’être (#PourNosEnfants). Le désaccord porte sur le moyen : une vérification de l’âge sur l’appareil protège l’enfant ; une identification de chacun à l’entrée de l’espace public protège surtout ceux qui gouvernent.

Sources

Sources

Toutes les adresses ci-dessous ont été consultées ou contrôlées le 28 octobre 2026.

L’entretien

  • Politoscope TV, « [DIRECT] Qui vérifie les vérificateurs ? Amélie Ismaïli démonte la machine à fabriquer le consensus », direct du 29 avril 2026, mis en ligne le 30 avril 2026 : https://www.youtube.com/watch?v=775HPjEhM90

Le pass sanitaire et l’origine du virus

Conspiracy Watch, le fonds Marianne et l’argent public

Bronner, la commission et la science des fausses nouvelles

Influence d’État, régulation numérique, guerre d’Irak

Classiques et histoire

Le PIC

Allégorie peinte et sombre : une cage de fer cadenassée où brûle une flamme rouge corail, devant laquelle se tient un citoyen vu de dos.
Frédéric Bascuñana

Entrepreneur, citoyen engagé. J’observe avec tristesse mon pays perdre son honneur sous les exactions d’une caste cynique. Retrouvons notre dignité collective.

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