Depuis quelque temps, un discours s’impose par nos politiciens dans l’espace public : face aux inquiétudes croissantes sur l’état de notre démocratie, certains responsables dont notre président répondent par une formule cinglante :
« Vous croyez vivre en dictature ? Allez donc vivre en dictature, vous verrez ce que c’est. »
Ce discours, en apparence rationnel, est en réalité profondément problématique.
Non seulement sur le plan démocratique, mais aussi sur le plan psychologique et psychiatrique.
Car ce qui est en jeu ici n’est pas une querelle sémantique sur la définition d’une dictature, mais la manière dont une société traite l’angoisse, la critique et le ressenti de ses citoyens.
Nier le ressenti, c’est produire de la violence symbolique.
En psychologie, l’un des principes fondamentaux est simple : le ressenti d’un individu ne se réfute pas par décret.
Dire à une population inquiète que son sentiment de perte de libertés serait illégitime au motif qu’elle ne vivrait pas sous un régime totalitaire revient à nier son expérience subjective.C’est une forme de violence symbolique.
On ne répond plus à la question posée “que se passe-t-il ?” on disqualifie celui qui la formule.
Or, lorsqu’un ressenti collectif est nié, il ne disparaît pas. Il se transforme en colère, en défiance, en rupture du lien.
Une pensée binaire incompatible avec la réalité humaine !
Ce discours repose sur une opposition artificielle : démocratie ou dictature, rien entre les deux.
Mais ni les systèmes politiques, ni les psychismes humains ne fonctionnent sur ce mode binaire.
En clinique, ce type de raisonnement relève de la pensée « tout ou rien », typique des situations de stress, de défense ou de peur.
Une démocratie peut s’affaiblir sans devenir une dictature.
Des libertés peuvent se restreindre sans être abolies.
Des contre-pouvoirs peuvent se fragiliser progressivement.
Refuser de penser ces zones grises, c’est empêcher toute discussion mature.
Une inversion culpabilisante du rapport à la réalité
Le message implicite est clair : « Si vous souffrez, c’est que vous êtes ignorants. »
La charge de la preuve est inversée : ce n’est plus au pouvoir d’expliquer, de rassurer, de rendre des comptes, mais au citoyen de justifier son malaise.
En psychiatrie, ce mécanisme est bien connu. On le retrouve dans certaines relations pathogènes :
« Tu n’as pas de raison de te plaindre, regarde pire ailleurs. »
Ce type de discours ne pacifie jamais. Il infantilise, culpabilise et, à terme, radicalise.
Comparer les souffrances, une erreur clinique et morale
Comparer la situation actuelle à des dictatures passées ou présentes est un contresens psychologique.
La souffrance ne se hiérarchise pas par comparaison.
Un malaise n’a pas besoin d’atteindre l’horreur absolue pour être légitime.
Utiliser la souffrance d’autrui celle de peuples réellement opprimés comme argument pour faire taire une inquiétude locale est moralement discutable et cliniquement inefficace.
Le prix à payer : défiance et désorganisation collective
Ce type de discours produit des effets prévisibles :
- Perte de confiance dans les institutions
- Sentiment d’humiliation
- Retrait civique ou radicalisation
- Montée des discours extrêmes.
Une société psychiquement saine est une société capable d’entendre ses tensions sans les mépriser.
Ma conclusion :
Une démocratie solide ne se défend pas par le déni ou la moquerie.
Elle se renforce par l’écoute, la nuance et la capacité à penser ses propres fragilités.
Balayer l’inquiétude citoyenne d’un revers de main, au nom d’une comparaison caricaturale avec la dictature, n’est pas un signe de force.
C’est, au contraire, le symptôme inquiétant d’un système qui ne sait plus se penser autrement que sur le mode défensif.
Et en psychologie comme en démocratie, ce sont toujours les défenses rigides qui finissent par céder.
Une réflexion proposée par :
Marc, médecin psychiatre militaire (Pour “Le Collectif”)
A retrouver ici : https://x.com/tatiann69922625
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