Vous avez publié en septembre 2025 aux éditions Kontre Kulture un livre de synthèse vraiment passionnant sur un sujet complexe : « Comprendre l’ingénierie sociale ». Pouvez-vous définir cette notion importante pour comprendre le fonctionnement de notre société ?
Lucien Cerise. La notion d’ingénierie sociale apparaît au 19e siècle sous la plume de divers auteurs appartenant au courant de pensée utopiste. La spécificité de ce mouvement ayant réuni des intellectuels et des politiciens est d’entretenir une approche mécanique et mécaniste du fait social. Il serait possible de gérer une société comme une machine. Cette idée stimulera l’apparition du management, ou l’organisation scientifique du travail (OST), ou encore taylorisme, d’après le nom de son inventeur, Frederick Taylor. Un peu plus tard, dans la première moitié du 20e siècle, Karl Popper (philosophe des sciences) et Otto Neurath (inventeur de l’isotype) parleront aussi de technologie sociale, ou sociotechnique. Puis à la fin du 20e siècle, ce sont les milieux professionnels et militaires spécialisés dans les questions de risque et de sécurité qui s’approprient le concept de social engineering pour désigner une méthode de piratage, de subversion et de contournement des systèmes de sécurité. L’ingénierie sociale, comme technique d’action sur le lien social, réalise donc elle-même la synthèse entre deux modes de fonctionnement de la société : l’utopie et la ruse. Le courant de pensée utopiste rêve d’un fonctionnement parfaitement transparent, rationnel, mécanique et scientifique de la société. Et le courant de pensée stratégique reconnaît, de son côté, que le fonctionnement de la société ne peut pas être toujours transparent et qu’il faut parfois mentir, recourir à des ruses, des stratégies, stratagèmes et subterfuges, pour faire avancer un projet de société mieux contrôlé et plus transparent. Cela paraît contradictoire, mais c’est dialectique. La ruse se met au service de l’utopie. Dans les deux cas, le lien social est l’objet d’un calcul, la relation à autrui n’a plus aucune spontanéité, elle est entièrement réfléchie et planifiée. Quelle différence avec la manipulation ? Les manipulations, au sens psychologique du terme, sont généralement ponctuelles et réversibles. A contrario, l’ingénierie sociale cherche à obtenir des résultats de transformation sociale définitifs et irréversibles. La définition que j’en donne aujourd’hui est la suivante : l’ingénierie sociale est la transformation furtive des sujets sociaux, individus ou groupes.
Quelles sont l’histoire et les étapes de cette conquête des esprits ?
Lucien Cerise. Historiquement, la pulsion de contrôler ce que pense autrui vient du besoin instinctif, que nous partageons avec tous les animaux, de sécuriser notre territoire, le besoin légitime de contrôler notre environnement, d’anticiper l’avenir, donc de réduire l’imprévisibilité du comportement des autres, qui conduit à vouloir réduire l’incertitude sur ce qu’ils pensent. Pour les humains, les religions sont les premières théories, c’est-à-dire les premières techniques mentales de contrôle social, permettant une certaine rationalisation et prévisibilité des esprits et de l’existence. Puis apparaissent les théories non-religieuses, les philosophies et les sciences. Platon est l’un des fondateurs de la philosophie comme de la pensée utopiste et positiviste qui s’épanouit au 19e siècle avec les œuvres de Saint-Simon, Charles Fourier, Auguste Comte, ou, moins connu, Frédéric Le Play, polytechnicien qui a créé une école d’ingénieurs de la société. Puis, au milieu du 20è siècle, c’est l’avènement de la cybernétique, dont le père est le mathématicien Norbert Wiener, et qui annonce une révolution anthropologique. Pour la première fois, les humains et les machines, les sujets et les objets, sont traités à égalité dans un système unifié car ils possèdent tous un point commun : ils échangent de l’information. L’idée qu’il serait possible d’automatiser la société commence à apparaître. Il subsiste néanmoins une différence de taille entre le vivant et la machine : la machine dysfonctionne quand elle n’est pas totalement sous contrôle, mais pour le vivant, c’est l’inverse, il dysfonctionne quand il est totalement sous contrôle. L’ingénieur social doit donc ménager à l’être vivant une marge d’incertitude s’il ne veut pas le tuer. Un contrôle trop direct, visible et pesant, est contre-productif. C’est à ce moment que la ruse devient nécessaire, pour programmer la pensée d’autrui, tout en lui donnant un sentiment de liberté.
On remarque l’importance de la fabrication du consentement et de l’acceptation du discours dominant. Comment le système réussit à « mettre ses propos dans la bouche des autres » ?
Lucien Cerise. Pour mettre mes propos dans la bouche des autres, je dois commencer par mettre les propos des autres dans ma bouche. Pour commencer à pirater autrui, je dois d’abord dire à autrui ce qu’il a envie d’entendre. C’est l’étape dite d’hameçonnage (phishing). Puis, quand j’ai obtenu la confiance de ma cible humaine en parlant comme elle, je peux commencer à mêler mes éléments de langage à ceux de ma cible pour faire évoluer son récit, son codage, sa programmation. C’est ainsi que je peux pirater ma cible et la faire parler et agir comme je veux, en commençant par m’appuyer sur son système personnel de représentation et de codage. En ingénierie sociale, il n’y a plus d’humains, seulement des cibles à pirater pour les recoder et reprogrammer. Néanmoins, la question de l’ergonomie cognitive, c’est-à-dire la faculté d’empathie me permettant de reproduire en moi le système de l’autre pour mieux le détourner, est centrale. La spécificité de l’ingénierie sociale comme méthode de subversion psychologique est la non-violence, et même la construction de l’autorisation de ma cible à se laisser pirater. C’est la méthode appliquée par George Soros avec son concept de « société ouverte », qui donne à l’ouverture une connotation toujours positive, généreuse et humaniste, contrairement à la fermeture et au besoin de sécurité, qui sont requalifiés de raciste, fasciste, nazi, antisémite, islamophobe, homophobe, etc. La culpabilisation de la fermeture sécuritaire permet de maintenir le système cible ouvert avec son accord, donc d’y entrer sans le violenter. C’est une forme d’entrisme, au sens où Éric Denécé en parlait pour décrire la méthode de certains islamistes. Par exemple, les Frères musulmans désapprouvent le terrorisme en Occident, ils estiment que cela rend trop visible le processus d’islamisation, qui est plus efficace en restant discret et légal. Du moins jusqu’à ce que la transformation sociale et démographique soit irréversible, et alors on peut l’assumer ouvertement. Nous sommes d’ailleurs à ce moment de bascule, quand la dissimulation (taqiyya) devient superflue. De ce point de vue, la violence est contre-productive car elle provoque le rejet immédiat, alors qu’il faut gagner du temps en construisant l’acceptation, ce qui réclame un peu de tact. C’est le journaliste américain Walter Lippmann qui invente l’expression de « fabrique du consentement » (engineering of consent) dans son ouvrage de 1922, Public Opinion, dans lequel il décrit comment les médias de masse façonnent l’opinion publique, notamment en enfermant les foules dans des réalités alternatives et virtuelles, ce qu’il appelle des pseudo-environnements. Puis, le célèbre hacker Kevin Mitnick et ses disciples reprennent à leur compte l’expression de social engineering dans les années 1990 pour qualifier une technique de piratage doux, basée sur l’usurpation d’identité et l’abus de confiance, visant l’utilisateur de la machine, plutôt que la machine, pour reprogrammer l’humain, et la machine à travers lui.
La reprogrammation mentale est dès lors une arme contre les intérêts du peuple. Vous montrez particulièrement bien que les dominants procèdent par étapes. C’est ce que vous appelez la technique du « pied dans la porte » ?
Lucien Cerise. Cette technique porte plusieurs noms, dont le « pied dans la porte », effectivement, et cela consiste à obtenir de ma cible un comportement qu’elle refuserait spontanément, en procédant par étapes insensibles. Cela fait penser aussi à la fenêtre d’Overton, ou comment normaliser une idée intolérable, et à la conduite du changement, ou comment faire changer quelqu’un qui n’en a pas besoin. Plus récemment, c’est la méthode des nudges, issue de l’économie comportementale, qui a été appliquée officiellement pendant la dictature sanitaire, pour adoucir la dictature, justement, et provoquer moins de rejet. Cette méthode est appelée également « paternalisme libertaire » et « infiltration cognitive », et consiste à guider le comportement en respectant le sentiment de liberté de la cible. Dans le champ francophone, c’est Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule, deux universitaires spécialistes de psychologie sociale, qui en parlent le mieux dans leur Traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. Le pied dans la porte consiste à faire une demande peu coûteuse pour augmenter ses chances d’être acceptée, suivie d’une demande plus coûteuse, qui sera acceptée plus facilement après l’acceptation de la première, laquelle crée un phénomène d’engagement, de normalisation et de palier franchi.
Du « mariage pour tous » à la « GPA/PMA pour tous », l’acceptation de l’agenda LGBT+ est l’exemple de cette logique ?
Lucien Cerise. Oui, on commence avec la gay pride, sorte de carnaval apparemment inoffensif. Puis, on commence à légiférer et inscrire la question dans le champ institutionnel avec le PACS, Pacte Civil de Solidarité, en 1999. Puis le « mariage » homosexuel en 2013. L’horizon visé est la normalisation et la légalisation de la pédophilie. Mais on y va lentement, en parlant d’éducation sexuelle dès la naissance, comme le recommande l’OMS dans son livret intitulé « Standards pour l’éducation sexuelle en Europe » publié en 2010-2013.
On utilise la peur comme moteur de changement. L’angoisse et la dépression dans notre société sont voulues et produites par le système ?
Lucien Cerise. Oui, jusqu’à un certain point, car cela peut aussi provoquer le rejet du système par effet boomerang. Il y a deux grands types de contrôle social, par la carotte ou par le bâton, par le plaisir ou par la peur, qui ont chacun des avantages et des inconvénients pour le pouvoir.
La « crise sanitaire » de 2020-2022 fut un moment d’ingénierie sociale pure. Quelles leçons avez-vous tirées de cet épisode ?
Lucien Cerise. J’en ai tiré comme principale conclusion que ma grille de lecture était la bonne et me permettait de prédire des phénomènes de société dans les grandes lignes. Entre 2020 et 2022, on a essayé de faire entrer l’humanité toute entière dans un système complètement automatisé, au moyen d’un stratagème, le prétexte d’une épidémie sans gravité. J’en ai tiré aussi comme leçon qu’il fallait cependant rester modeste car il est presque impossible de déterminer pourquoi certains y ont cru et pas d’autres.
Les thèses de Klaus Schwab ont été largement commentées dans la « dissidence ». Pensez-vous que son utopie de la « grande réinitialisation » est encore poursuivie par les tenants du mondialisme ?
Lucien Cerise. La grande réinitialisation se poursuit car les tenants du mondialisme sont majoritaires. Ce ne sont pas seulement des minorités actives, lobbyistes et oligarques super-riches, ce sont aussi tous les utilisateurs des nouvelles technologies, vous et moi y compris. Nous sommes nombreux à faire usage des technologies numériques, nous sommes donc nombreux à les faire exister et à leur accorder un certain succès dans nos vies quotidiennes. Nous sommes donc complices de ceux qui les conçoivent et les implémentent dans nos usages, puisque nous en faisons usage au lieu de les rejeter. Comme le dit Klaus Schwab dans son livre sur la quatrième révolution industrielle, nous allons vers une fusion croissante du biologique et du numérique. Cette fusion a déjà commencé. Qui peut aujourd’hui vivre sans ordinateur ou sans téléphone mobile de type smartphone ? La « dissidence » est elle-même très technophile et passe son temps sur internet, les réseaux sociaux et les messageries. Certaines personnes qui se prennent pour je-ne-sais-quoi se vexent et deviennent agressives quand on leur rappelle que nous sommes tous acteurs du Great Reset.
La prochaine opération de piratage des esprits visera-t-elle à mettre en place les étapes de l’agenda transhumaniste ?
Lucien Cerise. L’essentiel de l’agenda transhumaniste avance par un piratage des esprits au quotidien et à petites doses, qui repose sur le plaisir et le côté pratique des nouvelles technologies. C’est du conditionnement comportemental par la récompense et l’hédonisme, plutôt que par la punition. Par exemple, le pouvoir obtiendra la suppression de l’argent liquide en généralisant le paiement électronique, parce que le paiement électronique est plus agréable que de chercher des billets et des pièces dans mon porte-monnaie, puis attendre qu’on me rende la monnaie, etc. C’est plus pratique, ça va plus vite, c’est plus jouissif, en termes de stimuli cognitifs.
Comme vous le montrez bien, les gauchistes wokistes sont dans le même camp objectivement. Pensez-vous que cette alliance d’intérêt va se poursuivre longtemps ?
Lucien Cerise. La gauche wokiste est effectivement dans le même camp que le transhumanisme et le grand capital. Question d’ingénierie sociale, ou de combinatoire sociale : comment les gauchistes et les capitalistes, que tout oppose en théorie, arrivent-ils à s’entendre en pratique malgré tout ? Pourquoi Mélenchon vote-t-il Macron au deuxième tour ? Réponse de Carl Schmitt : parce qu’ils se donnent un ennemi commun prioritaire. L’ennemi commun des gauchistes et du capitalisme est la notion de limite, de frontière, de mesure, autrement dit le réel, au sens lacanien. Selon Jacques Lacan : « Le réel, c’est quand on se cogne ». Les gauchistes et les capitalistes ne veulent aucune limite à leur volonté de puissance, qui est tout aussi bien leur volonté de jouissance. Ils partagent ce profil psychologique transgressif, ce refus des limites et du réel, avec l’extrême-droite néo-nazie, telle qu’on la voit en Ukraine. En fait, c’est la psychologie de tous les suprémacismes, blanc, juif, islamique, capitaliste, wokiste, etc. Ils ne supportent pas la contradiction.
En conclusion de votre livre, vous lancez un appel à un « piratage des pirates ». Comment retourner contre le système ses armes ?
Lucien Cerise. En 2010, dans la première édition de Gouverner par le chaos, je formulais cet appel autrement. Je parlais de démocratiser la culture du renseignement. C’était aussi tout le sens du travail d’Éric Denécé et de l’institut qu’il avait fondé, le Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), dont j’ai suivi les publications et les formations pendant des années. En effet, c’est dans le renseignement que l’on trouve la meilleure élaboration d’une doctrine de l’exercice réel du pouvoir et des contre-pouvoirs, notamment l’arsenal des opérations psychologiques et de l’action clandestine, attentats sous faux drapeau, etc. Un autre chercheur en ingénierie sociale, Frédéric Bascuñana, dit en substance la même chose. Nous devons éduquer la population à percevoir les opérations de piratage en direct, quand elles se produisent, pour les désamorcer et possiblement les renvoyer à l’envoyeur en boucle de rétroaction. Il nous reste à prendre la relève d’Éric Denécé et à créer le successeur du CF2R.
[Entretien initialement paru dans le journal Rivarol n° 3700 du 18 mars 2026].