Trois heures vingt-deux de direct avec l’homme qui a fait entrer l’intégrité numérique dans deux Constitutions suisses, et qui propose aux Français de voter avec la puce de leur passeport. Nous acceptons presque tout son diagnostic sur la surveillance, nous saluons l’outil, et nous posons la question restée hors champ ce soir-là : un isoloir qu’on emporte chez soi reste-t-il un isoloir, si l’on peut y montrer son vote ?
🪝 « La question interdite » 🪝
Alexis Roussel, juriste franco-suisse, à l’origine du droit à l’intégrité numérique, en direct sur Politoscope TV le 2 septembre 2026 (3 h 22). Vidéo intégrale et originale, sur la chaîne Politoscope TV : https://www.youtube.com/watch?v=vuoFEzXpLJE.
« Optimatibus nota, plebi libera sunto. » Que les suffrages soient connus des grands, et libres pour le peuple. Cicéron, Des lois, livre III, 10 (traduction de la rédaction)
Fiche technique
Objet commenté : « [DIRECT] La démocratie à l’ère numérique – dialogue avec Alexis Roussel », Politoscope TV, direct du 2 septembre 2026, de 21 h 21 à 0 h 43 (heure de Paris), soit 3 h 22 min 14 s ; coanimation d’Alain, salon vocal ouvert aux auditeurs, questions écrites du direct YouTube.
Invité : Alexis Roussel, franco-suisse, juriste, passé par la Cour internationale de justice de La Haye ; cofondateur de la plateforme d’échange de cryptomonnaies Bity ; président du Parti pirate suisse de 2013 à 2015 ; directeur des opérations de NYM Technologies, qui exploite un réseau de brouillage des métadonnées ; coauteur, avec le journaliste Grégoire Barbey, de Notre si précieuse intégrité numérique (Slatkine, 2021).
Textes de référence : l’article 21A de la Constitution genevoise (votation du 18 juin 2023, 94,21 % de oui) ; l’article 10a de la Constitution neuchâteloise (votation du 24 novembre 2024, 91,51 % de oui pour une participation de 28,74 %) ; l’application Référendum Citoyen, lancée le 11 juin 2026 par Alexandre Jardin et son fils Robinson, bâtie sur l’outil de vote libre de l’équipe ukrainienne Rarimo ; la Constitution d’urgence du PIC, dans son état en ligne du 28 octobre 2026.
Méthode : la vidéo ne dispose que de sous-titres générés automatiquement ; nous avons relu cette transcription de la première à la dernière minute. Les propos cités sont rendus mot pour mot, débarrassés des seuls tics de l’oral (hésitations, répétitions, faux départs) ; une coupe qui touche au sens est signalée par […]. Les horodatages entre crochets renvoient au minutage de la vidéo intégrée en tête d’article. Les faits avancés par l’invité ou par les auditeurs ont été vérifiés et datés ; ceux qui ne tiennent pas tout à fait sont confrontés aux sources dans l’annexe C. Une précision de loyauté : l’émission était animée par le rédacteur en chef de Politoscope, qui est aussi le fondateur du PIC ; quand ce texte dit « nous » à propos de l’antenne, c’est de lui qu’il s’agit, et des questions qu’il a posées comme de celles qu’il a oublié de poser.
Ouverture : cinq francs
Cinq francs.
C’est, à Neuchâtel, le prix d’un droit fondamental.
Depuis que le service cantonal des automobiles a ouvert son guichet en ligne, celui qui renouvelle ses plaques ou fait expertiser sa voiture depuis son écran paie cinq francs de moins que celui qui se présente au comptoir. Rien de plus anodin : une remise, presque une politesse. Sauf que, dans le même temps, les Neuchâtelois venaient d’inscrire dans leur Constitution, à 91,51 % des suffrages, le droit à une vie hors ligne. L’homme qui portait la campagne a posé, en pleine votation, la question que personne ne posait : « Pourquoi est-ce que respecter un droit fondamental doit me coûter plus cher ? » [2:19:55]
Le chef de service l’a appelé le lendemain. Il comprenait. Il était, lui a-t-il dit, obligé par la loi.
Tout le sujet de cette soirée tient dans cette scène de guichet. Une administration qui ne veut de mal à personne ; une loi bien intentionnée, qui commande d’aligner les émoluments sur le coût du service ; et, au bout de la chaîne, un citoyen à qui l’on fait payer, à la marge, le prix de sa liberté. Personne ne surveille personne. Personne ne force personne. On incite. On rend la liberté un peu plus chère que la commodité, de cinq francs en cinq francs, et l’on attend que les récalcitrants meurent ou se lassent.
Le 2 septembre 2026, pendant trois heures vingt-deux, nous avons reçu sur Politoscope TV l’homme qui a forgé, avec Grégoire Barbey, le concept de droit à l’intégrité numérique, et qui l’a fait entrer dans deux Constitutions cantonales par la voie qui nous est la plus chère : la votation populaire. Genève, le 18 juin 2023 : 94,21 % de oui. Neuchâtel, le 24 novembre 2024 : 91,51 %. Le PIC a depuis repris ce droit dans sa Constitution d’urgence (Titre V, article 3-1), et il l’écrit en toutes lettres : le mot n’est pas une invention du #PIC.
Nous lui devions donc une lecture loyale, c’est-à-dire exigeante.
Elle sera longue, parce que l’entretien est dense, que le salon vocal a ajouté ses propres pépites, et que la question posée est, sans grandiloquence, la plus politique de la décennie : dans une société où chacun de nos gestes émet un signal, que reste-t-il d’un citoyen libre de son jugement, et donc d’une démocratie ?
Notre méthode est celle de la maison. Nous acceptons le diagnostic, presque entièrement : la surveillance de masse ne commence pas quand on lit vos messages, elle commence quand on les collecte, et ceux qui jurent le contraire savent ce qu’ils font. Nous saluons l’outil, sans réserve sur l’intention et avec quelques réserves sur la mécanique : l’application qui permet de voter avec la puce de son passeport sans livrer son identité est le premier hack républicain qui tienne dans une poche, et le #PIC s’est porté candidat pour y poser ses propres questions. Puis nous déplaçons le problème d’un cran plus bas et de deux mille ans plus tôt.
Car la difficulté d’un vote émis depuis un canapé n’est pas d’abord technique. Elle a été formulée à Rome, en 139 avant notre ère, quand une loi a remplacé le suffrage à voix haute par une tablette, et que les grands ont compris qu’ils venaient de perdre le moyen de savoir qui votait quoi. Cicéron, qui le regrettait, a proposé un compromis d’une franchise désarmante : que le peuple garde sa tablette, pourvu qu’il la montre aux meilleurs des citoyens. Optimatibus nota.
Toute notre question est là. Un isoloir qu’on emporte dans sa poche protège-t-il le secret du vote, ou le livre-t-il à quiconque se tient dans la pièce ?

Nous suivrons cinq mouvements. D’abord ce qu’a dit Alexis Roussel, longuement, avec ses propres mots, et ce que l’entretien a laissé de côté. Puis les chemins de traverse : de la tablette romaine à l’isoloir de 1913, du registre d’Amsterdam au fichier SAFARI, la très longue histoire du vote qu’on montre et du fichier qu’on garde. Viendra ensuite le cœur du désaccord, qui est aussi le cœur de l’accord : la preuve qu’on ne doit pas pouvoir donner. Nous dirons alors ce que la Constitution d’urgence répond déjà, et ce qu’elle doit encore apprendre de la Suisse. Nous finirons par dix questions posées aux militants, parce qu’une lecture qui ne débouche sur aucun chantier n’est qu’un commentaire de plus.
I. Ce que dit Alexis Roussel : l’enveloppe, le cliquet et la prise de judoka
Un mot d’abord sur l’homme, parce qu’il a tenu à le dire lui-même. Il a découvert Internet à douze ou treize ans, au tout début des années 1990, par un père ingénieur qui avait accès aux premiers réseaux ; il en a gardé une conscience précoce des traces qu’on y laisse, et le désir de les maîtriser. Il a fait son droit, puis l’un des premiers diplômes de droit public des systèmes d’information. Et il est arrivé, un jour, à une conclusion qui vaut programme : « je ne pouvais plus, moi, avec toutes les connaissances et tous les outils que j’avais, maîtriser mon empreinte numérique, et je ne pouvais même plus savoir finalement où étaient mes données. » [0:35:42] Si lui ne le pouvait plus, qui le pourrait ?
Sa question de fond, il l’a posée dès sa première prise de parole : « Comment est-ce qu’on reste humain ? Comment est-ce qu’on continue à avoir une société humaniste dans l’ère du numérique ? » [0:10:12] Et son constat, sans exception de nationalité : nos démocraties, « quelles qu’elles soient à travers le monde », tombent « dans ces mêmes travers », et lorsqu’elles se disent démocraties dans le numérique, elles « oublient leurs principes et deviennent des régimes autoritaires » [0:10:12].
1. Le paradoxe de l’enveloppe
Nous avions ouvert l’émission sur une question à l’audience : pourquoi vous rassure-t-on toujours sur le contenu de vos messages, et jamais sur la liste de vos correspondants ? Alexis Roussel y a répondu par ce qu’il appelle un paradoxe, et que les pouvoirs publics, selon lui, « font jouer contre les gens » [0:12:13].
« Quand on parle de protection de la vie privée, la première chose à laquelle on pense, c’est de dire : là, on est en train de discuter tous les deux, et si on voulait que cette communication ne soit qu’entre nous, on fait ce qu’on appelle du chiffrement de bout en bout. Ça veut dire que notre communication serait chiffrée, et à ce moment-là personne ne pourrait écouter le contenu de notre conversation. » [0:12:13]
Or ce chiffrement, désormais à la portée de tous (WhatsApp, Signal, Telegram quand on l’active), ne protège qu’une chose : « le chiffrement de bout en bout, ça protège le message, ce qu’on est en train de se dire. Mais par contre, ce qui est toujours visible, c’est ce qu’on appelle les métadonnées, c’est-à-dire les autres données qui sont autour, c’est-à-dire avec qui on parle. […] On sait à quelle heure je me connecte, on sait à quelle fréquence j’envoie des données. On peut savoir si je parle ou si j’écoute, puisque si je parle, je vais envoyer plus de données que si j’écoute. » [0:13:13]
Puis vient le croisement : la carte bancaire utilisée dans la journée, l’identifiant que le système d’exploitation partage avec son éditeur à chaque connexion, ce que l’on confie aux réseaux sociaux. « Toutes ces données-là sont mises ensemble […] dans un système qui a une double particularité : il est à la fois revendu à des sociétés sous forme d’accès à de la publicité, et en même temps il est donné accès à des gouvernements pour finalement surveiller ce qui se passe sur internet. » [0:14:13]
La conclusion tombe sans fard : « On n’a pas besoin de savoir réellement ce que vous avez dit aux gens, ni réellement ce que vous avez vu sur le site internet, mais le fait qu’on sache que vous avez parlé à telle personne à telle heure, ou que vous êtes allé sur ce site internet-là, à telle heure et pendant combien de temps […] : on arrive à déduire. Et certaines études disent qu’on arrive à déduire 80 % de ce que vous dites ou de ce que vous faites juste en regardant les métadonnées. » [0:15:14]
Nous lui avons proposé l’image de l’enveloppe : on n’en connaît pas le contenu, mais ce qui est écrit dessus suffit à beaucoup. Il l’a aussitôt aggravée : « Et surtout en analysant tout le flux de toutes les enveloppes de tout le monde. » [0:15:14]
D’où l’accusation politique, la plus dure de la soirée, et la plus froidement argumentée : quand un État européen déclare « on respecte votre vie privée, mais on collecte toutes les métadonnées », « c’est déjà mentir en réalité. […] Quand un État va dire : bon, on va respecter votre vie privée, mais on va demander à tous les opérateurs de collecter les métadonnées pendant deux ans […], il ne devrait pas pouvoir dire qu’il protège la vie privée. Au contraire, il la met en danger. » [0:16:17] Et ce mensonge prospère sur une naïveté entretenue : « ils profitent de l’incrédulité des gens qui pensent que déjà juste un chiffrement de bout en bout, ça suffit. » [0:16:17]
Le chiffre de 80 % appelle une réserve : nous n’avons pas pu le rattacher à une étude précise, et l’invité ne l’a pas sourcé. Le fond, lui, est établi, et par des témoins qu’on ne soupçonnera pas de complaisance. En 2016, trois chercheurs de Stanford ont montré qu’à partir des seules métadonnées téléphoniques de quelques centaines de volontaires, on pouvait inférer des situations médicales, des achats d’armes ou des pratiques religieuses. Deux ans plus tôt, l’ancien directeur de la NSA et de la CIA, Michael Hayden, l’avait résumé en une phrase qu’aucun militant n’aurait osé écrire : « Nous tuons des gens sur la base de métadonnées. » Et dès le 8 avril 2014, la Cour de justice de l’Union européenne, en annulant la directive sur la conservation des données, relevait que ces données, « prises dans leur ensemble, sont susceptibles de permettre de tirer des conclusions très précises concernant la vie privée des personnes ».
Moralité : l’enveloppe est le message.
2. Le sophisme de la collecte
Nous lui avons ensuite soumis l’objection la plus sérieuse, celle qu’il avait lui-même formulée en juillet sur X : les partisans de la surveillance tricheraient avec les mots en séparant la collecte de l’accès ; mais le juge qui autorise l’accès, ce n’est pas rien. Pourquoi cela ne lui suffit-il pas ?
Il a répondu en homme directement visé. Son entreprise exploite notamment un réseau privé virtuel (un « VPN », tuyau chiffré qui permet de sortir sur Internet depuis un autre pays et de contourner une censure). Or la Confédération a engagé la révision des ordonnances sur la surveillance des télécommunications, qui étendrait les obligations de collaboration aux messageries, aux services de courriel et aux VPN. « Ils nous disent : vous devez récolter les pièces d’identité. Et nous, on dit : on n’est pas d’accord. D’abord parce que, si on fournit des outils de protection de la vie privée, si on doit récolter la pièce d’identité de l’utilisateur, en fait on casse la promesse de protection de la vie privée […]. On crée ce qu’on appelle un honeypot, un pot de miel, une sorte de trésor qui va susciter la convoitise des hackers, partout dans le monde. […] On va mettre en danger nos propres clients, alors qu’on est censés leur donner un produit qui les protège. » [0:18:21]
Puis il a rapporté la défense du gouvernement fédéral, avec une précision de greffier : « Nous, on ne fait pas de la surveillance de masse, parce que, pour nous, la surveillance de masse, ce serait si on avait accès en tout temps aux données de tout le monde. Et ce qu’on demande dans l’ordonnance, ce n’est pas d’avoir accès tout le temps, mais c’est que le secteur privé, donc pas l’État, collecte toutes les données en tout temps de tout le monde. » [0:19:24] Les autorités, elles, n’y accéderaient que de temps en temps, et sur décision d’un juge. « C’est toujours la première fois : ils disent que c’est un juge, et puis deux ans après, on change, et ce n’est plus un juge. » [0:20:24]
Sa thèse tient en une ligne : « la surveillance de masse, elle commence par la collecte de données qui devient systématique » [0:20:24]. Parce que la collecte crée la faiblesse (le pot de miel), et parce qu’elle appelle l’automatisation de l’accès. C’est là qu’entrent les sociétés d’analyse, au premier rang desquelles Palantir, qu’il fait parler avec une ironie glaçante : « On va faire tourner nos outils d’analyse sur ces données collectées. Ce n’est toujours pas de l’accès, parce qu’il n’y a pas un humain qui va lire les données de quelqu’un. » [0:21:25] On fait apprendre des modèles ; on en nourrit la politique publique ; et l’on jure qu’on n’a rien lu. « Il y a vraiment une mécompréhension, mais qui est à mon avis volontaire, parce que je pense qu’ils sont tout à fait intelligents […] pour faire la différence entre la collecte et la surveillance. » [0:21:25]
Nous avons proposé une synthèse, qu’il a validée d’un mot : le juge protège peut-être contre l’abus d’aujourd’hui, mais pas contre l’usage de demain. « Exactement. » [0:22:25]
Le contexte lui donne raison sur la forme du débat, sinon encore sur son issue. Le projet suisse, mis en consultation au début de 2025, a été rejeté par presque tous les partis ; l’entreprise genevoise Proton a gelé ses investissements dans le pays et annoncé qu’elle installerait ses centres de données en Allemagne et en Norvège ; le 10 décembre 2025, le Conseil des États a soutenu une motion demandant de revoir le texte de fond en comble. Et la réponse du ministre de la justice, Beat Jans, est mot pour mot celle qu’Alexis Roussel décrivait : il ne serait « pas question de surveillance de masse ».
3. L’effet cliquet
Pourquoi le juge ne suffit-il pas ? Parce que la surveillance, selon l’invité, obéit à une mécanique observable depuis les années 1980 : « On a un mécanisme d’effet cliquet anti-retour. Ça veut dire que chaque fois qu’on met en place une surveillance, on ne l’enlève jamais. Elle est légale, elle a été mise en place légalement, puisqu’il y a un parlement qui a voté. Même des fois, la population a voté pour, en Suisse. » [0:22:25]
Et cette mécanique a ses lois : « Elles sont tout le temps faites sans étude d’impact. Elles sont souvent faites sur un événement émotionnel. Il faut qu’il y ait une catastrophe, il y a un truc qui se passe, et on crée une loi. Et puis elles sont poussées par une industrie qui vend des outils de surveillance. […] Elle n’a pas d’effet sur la baisse de la criminalité, elle n’a pas l’effet recherché. Le seul effet qu’elle donne réellement, c’est qu’elle donne plus de pouvoir à ceux qui ont mis en place la surveillance, et elle leur donne la possibilité de montrer qu’ils sont en contrôle. » [0:23:25]
L’exemple qu’il a choisi est français, et il l’a vécu en étudiant arrivé en France au milieu des années 1990 : le plan Vigipirate. « Ce plan, il est temporaire, sur deux mois, puis il s’arrête. Puis ensuite ils vont le remettre, et ils vont le remettre de plus en plus fréquemment, et puis ils vont inventer un système de couleurs […]. Et en fait, finalement, on se rend compte qu’on ne descend plus jamais à zéro. » [0:24:28] Les faits le confirment : baptisé Vigipirate par une instruction de juillet 1995, le plan est en vigueur sans discontinuer depuis 1996.
Même mécanique pour la vidéosurveillance algorithmique, autorisée à titre d’expérience pour les Jeux olympiques de 2024 : « Ils avaient promis, juré : on l’arrête. Mais en fait tout le monde disait, dans notre domaine : bien sûr que non, vous n’allez pas l’arrêter. » [0:25:29] L’expérience devait s’éteindre en mars 2025 ; une première prolongation a été censurée par le Conseil constitutionnel en avril 2025 pour un motif de procédure ; la seconde, glissée dans la loi relative aux Jeux de 2030, a été validée le 19 mars 2026 et court jusqu’en 2027. L’invité a parlé d’une prolongation obtenue « à peine un mois plus tard » ; il a fallu en réalité deux ans et deux lois. Le cliquet est plus lent qu’il ne le dit. Il n’en est que plus sûr.
Puis vient la finance, qu’il connaît de l’intérieur. Les lois contre le blanchiment partent d’une bonne cause, concède-t-il : « la cause est bonne en réalité, mais l’efficacité aujourd’hui, qui est mesurée par les recherches, elle est de 0,1 %. » [0:26:30] Le prix, en revanche, est payé tous les jours : comptes bloqués, comptes refusés, justifications exigées pour chaque virement, et « une privatisation de la police, parce que ce n’est pas la police qui fait ça, ce sont les banques elles-mêmes qui ont un rôle de police » [0:27:32]. « On attaque les plus faibles » [0:28:34], ceux qui ne savent pas se défendre ; et c’est, conclut-il, « un phénomène qui nous fait sortir d’un état de démocratie en réalité » [0:28:34].
Le chiffre de 0,1 % renvoie aux travaux du chercheur néo-zélandais Ronald Pol, qui a comparé les sommes saisies aux produits estimés du crime : selon les pays étudiés, les dispositifs anti-blanchiment en intercepteraient de 0,1 % à un peu plus de 3 %, ce qui fait dire à l’auteur qu’ils sont presque entièrement inefficaces. L’estimation est discutée dans sa méthode ; aucune administration n’a pourtant produit de chiffre qui la démente, et l’ordre de grandeur suffit à la démonstration. Nous avons ajouté, à l’antenne, un témoignage de première main : il nous a fallu neuf mois pour obtenir un compte bancaire au nom du mouvement, sans qu’aucune des banques sollicitées soit tenue de motiver son refus. Et nous avons rappelé que la même Cour de justice, en 2014, avait reconnu que la conservation des données sans que les intéressés le sachent est « susceptible de générer dans l’esprit des personnes concernées […] le sentiment que leur vie privée fait l’objet d’une surveillance constante ». D’où notre proposition de changer de métaphore : moins Orwell que Kafka. Le danger n’est pas le surveillant qui regarde ; c’est le dossier que vous ne verrez jamais, dont vous ignorez le contenu et l’usage, et qui vous sera opposé le jour où vous deviendrez une cible. Le préjudice n’est pas seulement dans l’intrusion ; il est dans l’impuissance procédurale. Alexis Roussel a acquiescé, en ajoutant le chaînon qui manquait : l’interconnexion des fichiers.
4. L’État, premier fuiteur
Car l’État n’est pas seulement le client des collecteurs privés ; il est lui-même le premier collecteur, et le plus mal défendu. L’invité démonte d’abord le discours de la responsabilité individuelle, qu’il juge pervers dans des sociétés libérales dont il partage par ailleurs les principes : « On va te dire : c’est ta responsabilité individuelle de te protéger numériquement. […] Tu n’as qu’à pas aller sur Facebook si tu ne veux pas que Facebook collecte tes données. » [0:36:43] Or ce message est adressé à des gens qui n’ont aucune idée de la quantité de données qui circulent sur eux, et dont « une grande partie […] sont mises dans la nature par l’État lui-même, contre qui tu ne peux pas te battre, parce que l’État a un monopole de la violence. » [0:36:43]
Il ne conteste pas l’impôt ni le minimum d’information qu’il suppose : « On a un système d’impôt, et l’État a besoin d’un minimum de données pour récolter ses impôts. Très bien. Mais en fait, aujourd’hui, qu’est-ce que fait l’État ? L’État collecte bien au-delà, parce qu’il a les moyens techniques de le faire, […] et en plus ne les protège pas. » [0:37:44] Il rappelle que la CNIL, l’une des institutions les plus avancées du monde, avait posé un principe d’interdiction de l’interconnexion des fichiers publics, avant de devoir y renoncer au nom de l’efficacité administrative ; et qu’aujourd’hui l’interconnexion se fait entre fichiers publics et privés [0:38:44].
L’exemple français qu’il cite est d’une actualité brûlante : « On a perdu les données des impôts, genre les données parmi les plus importantes. Il y a des gens qui se font agresser à cause de ces données-là. » [0:43:49] Les faits sont là. Le 20 avril 2026, le ministère de l’intérieur confirmait la fuite des données de 11,7 millions de comptes de l’Agence nationale des titres sécurisés. En août 2026, Bercy reconnaissait un « accès illégitime » au système d’information de la direction générale des finances publiques. Le fichier national des comptes bancaires a lui aussi été consulté frauduleusement, pour quelque 1,2 million de comptes. Et depuis l’enlèvement du cofondateur de Ledger en janvier 2025, la série des agressions visant des détenteurs de cryptomonnaies a conduit l’association professionnelle du secteur à saisir la CNIL, en octobre 2026, de ces fuites d’adresses.
Pourquoi personne ne paie ? L’invité répond par une sociologie de l’administration d’une cruauté tranquille. Celui qui installe un outil de surveillance, une licence de plus chez le grand éditeur américain, un logiciel d’analyse, « tu es bien vu par tes pairs […], tu as résolu un problème, tu as dépensé de l’argent qu’il fallait dépenser, tu es généralement promu […]. Le jour où ça pète, en fait, ce n’est pas toi qui es responsable. » [0:47:57] Quand les plaques minéralogiques nominatives de plusieurs cantons suisses ont été aspirées d’un bloc, la réponse officielle a été de recommander aux citoyens de « faire attention aux tentatives de phishing » [0:50:01].
D’où sa proposition, la plus radicale de la soirée et la plus juridique : inverser la peur. « Que ce soit vraiment un crime, donc vraiment le risque d’aller en prison, si on met en place un système de collecte de données publiques qui serait inutile pour le service que l’on demande. » [0:52:05] Exemple : exiger le nom, la date de naissance du voyageur pour un trajet en transport en commun, « c’est totalement inutile » [0:53:06] pour le transporter d’un point à un autre ; et le paiement anonyme sécurisé existe, pour qui se donne la peine de le concevoir. Car il ne prêche aucun retour à la bougie : « Non, moi je ne veux pas retourner à l’analogique. Je suis un fan de technique, […] je vis tous les jours avec mon ordinateur, mon téléphone […], mais je veux vivre dans un monde numérique où je maîtrise les choses en tant qu’humain. » [0:53:06] Il ajoute que les juges européens, qui ont souvent donné raison aux défenseurs des libertés, sont « au bout de la chaîne » [0:52:05] : le temps qu’un justiciable remonte jusqu’à eux, les responsables sont partis.
5. L’entrepreneur et les politiques « natives d’Internet »
Nous lui devions la question que les trolls auraient posée à notre place, et nous l’avons posée à la manière de Thinkerview : quand il explique que le chiffrement ne suffit pas, ne le fait-il pas pour vendre son produit ? L’anonymat aussi peut être un modèle économique.
La réponse a été nette. « Moi, j’ai des convictions, je construis une vision politique du numérique. […] Et dans cette vision politique, je veux qu’elle soit la réponse, l’antithèse du système dans lequel on vit maintenant, qui est ce fameux capitalisme de surveillance, dans lequel vos données sont juste un produit. » [0:55:09] La surveillance n’est pas le modèle originel d’Internet, précise-t-il, mais « le modèle économique prédominant » [0:56:10], celui qui attire les investisseurs et les contrats publics. En face existent des mouvements qu’il dit « natifs d’Internet » : les cypherpunks depuis les années 1990, les crypto-anarchistes, les partis pirates. Et il assène, sur l’échiquier français tout entier : « Si tu vas de l’extrême droite, du RN, jusqu’à l’extrême gauche […] et puis tout ce qu’il y a au milieu, en réalité ces politiques-là que l’on voit aujourd’hui mainstream, elles ont toutes en commun de ne pas être natives d’Internet. […] Elles ont toutes une approche autoritaire. […] Je ne vois aucun signal dans aucune d’entre elles. » [0:57:12]
Sur le conflit d’intérêts, il revendique la transparence et une règle de conduite : « Quand il y a eu un conflit d’intérêts, je me suis toujours mis de côté. » [1:04:24] Et il assume le pari économique, qui est aussi un pari politique : « Je veux arriver à avoir une société où, en fait, le modèle, c’est la non-captation des données. […] Et le pari, c’est de montrer que ce modèle d’affaires, en fait finalement, il puisse gagner plus d’argent que le modèle de collecte de données. » [1:03:23]
Nous l’avons dit à l’antenne, et nous le maintenons : celui qui vend l’anonymat fait un beau métier, et nous préférons payer un service qui nous protège que consommer gratuitement celui qui nous profile. Mais la transparence ne règle pas tout. Ce qui règle la question, c’est le code publié, l’audit contradictoire et la pluralité des opérateurs ; c’est d’ailleurs ce qu’exige notre Constitution d’urgence de tout dispositif de vote (Titre I, article 12, 3°). Un militant honnête n’a pas besoin qu’on le croie : il a besoin qu’on puisse le vérifier.
L’invité a ajouté une perspective qui mérite qu’on s’y arrête. Son livre compare, de son propre aveu de manière plus inspirée qu’historique, la révolution humaniste du XVIIIe siècle et la révolution numérique qu’il espère humaniste à son tour : « il faut des humains qui soient libres numériquement, et qu’ils aient les outils qu’il faut pour être libres numériquement, en plus de leurs libertés traditionnelles, qui ont déjà été validées par notre première révolution humaniste, et qui sont en train de disparaître. » [1:01:19]
6. Le vote, moment où l’État se recrée
Une auditrice, Émilie, avait posé dès le début la question qui allait structurer la seconde heure : dans un environnement où les algorithmes façonnent ce que nous voyons, lisons et parfois pensons avant même de voter, sécuriser le bulletin suffit-il encore à sécuriser la démocratie ? Avant d’y répondre, Alexis Roussel a fait la généalogie de son combat, et c’est l’un des passages les plus riches de la soirée.
« Le vote électronique, ça a été mon premier combat politique, à Genève. » [1:08:26] Genève a été, rappelle-t-il, l’une des toutes premières collectivités à expérimenter officiellement le vote par Internet, dès 2003, dans la commune d’Anières. Il en était choqué, pour une raison qui n’est pas technique : « Le vote, ça devrait être la dernière chose que l’on numérise, parce que le vote, c’est le moment de création de l’État. C’est une image que j’aime bien : à chaque fois qu’on vote, en fait, on recrée cette image, ce mythe de l’État qui est présent, de cette société qu’on partage. […] C’est quelque chose de fondateur, le vote, et donc le vote électronique, on ne peut pas y toucher comme ça. » [1:09:28]
Genève avait commencé avec un système centralisé, au code source fermé. Il a exigé, en citoyen, de pouvoir vérifier : « Je veux, en tant que citoyen, pouvoir vérifier que le processus de vote se passe correctement. Et face à ça, ils ne pouvaient rien dire politiquement. » [1:10:29] On lui a ouvert le code, à lui et à quelques électeurs de son choix, informaticiens et cryptographe ; « on a été incapables d’auditer le code source, parce que les conditions n’étaient pas là » [1:10:29]. Il a rédigé un rapport qui portait, non sur la technique, mais sur la relation du citoyen et de l’État ; et, dit-il, « ils ont changé la loi suite à mon rapport pour ouvrir le code source » [1:11:30]. Le gouvernement genevois l’a ensuite nommé, deux ans durant, à la commission électorale chargée de surveiller le vote électronique, « avec des pouvoirs de police » [1:11:30]. Les archives du canton confirment l’essentiel : en septembre 2012, le Conseil d’État accordait au président du Parti pirate et à trois électeurs de son choix l’accès au code source, une première en Suisse ; en août 2015, il proposait de le publier.
La suite est une leçon de finances publiques. Un vote électronique d’État qui satisfait à toutes les exigences du contrôle démocratique « coûte une fortune » [1:12:30] ; la commission des finances a coupé. Genève a annoncé l’abandon de son système le 28 novembre 2018, pour un surcoût de 2,6 millions de francs qui s’ajoutait aux 4,7 millions déjà engagés. La Poste et la Confédération ont repris le flambeau, et, selon l’invité, « ils refont toutes les mêmes erreurs que Genève » [1:12:30] ; le test d’intrusion public de 2019 a d’ailleurs révélé des failles graves dans le système postal, avant une reprise limitée en 2023.
De là, sa doctrine, que nous tenons pour l’une des plus fortes de la soirée : « L’État ne peut pas être en contrôle du vote. Et on le voit très bien dans le vote papier : quand on fait un bureau de vote, oui, il y a des représentants de l’État qui sont là, mais les citoyens organisent le vote, le bureau de vote. Il y a des scrutateurs, il y a des gens qui dépouillent, il y a des gens qui surveillent. […] Si demain, par exemple, l’État disparaissait dans une révolution, dans un effondrement de l’État, la population pourrait se retrouver et organiser un vote papier. » [1:13:34] Un vote électronique sensé devrait offrir la même propriété : « Il faudrait que la population puisse organiser son vote d’elle-même, en dehors des infrastructures de l’État, et que l’État qui naît de ce vote s’appuie sur ce système-là. » [1:14:35]
Une seule fonction reste à l’État, celle qu’on ne peut lui retirer : « dire qui est dans le registre et qui n’est pas dans le registre » [1:15:36]. Tout le reste, l’urne, le processus, les règles du scrutin, peut être confié à d’autres, comme le comité d’une association tient le registre de ses membres sans organiser lui-même chaque assemblée.
7. La prise de judoka
C’est ici qu’intervient le détour par les cryptomonnaies, et la trouvaille. Les réseaux décentralisés de la cryptomonnaie sont déjà, observe-t-il, des systèmes de vote ; mais des systèmes « extrêmement transparents. On sait exactement qui vote quoi. […] Pour un vote démocratique, c’est un problème. » [1:16:37] Pendant ce temps, les États installaient partout leurs puces : le passeport biométrique d’abord, « pour mieux surveiller les passages de frontières » [1:17:38], puis la carte d’identité. « Mais ce qui est intéressant, c’est que dans ce passeport-là, dans cette carte d’identité-là, finalement, il y a une signature de l’État. » [1:17:38]
Des amis ukrainiens ont eu l’idée : « Et si on réutilisait cette information-là, qui a été faite à la base pour nous surveiller, mais qui en réalité nous permet de lier une identité à un certificat ? […] Réutiliser cet outil qui avait été fait pour la surveillance, et le détourner, pour en faire une preuve de vote dans un système de vote où l’État n’intervient pas. » [1:18:39] Nous avons nommé la chose à l’antenne : un hack, une prise de judoka éthique, qui retourne la force de l’adversaire contre lui. Il a acquiescé avec gourmandise : « C’est ces mécanismes-là que j’adore. » [1:18:39]
L’outil a d’abord servi, raconte-t-il, « à la demande d’opposants russes » [1:20:41] : « à peu près 40 000 personnes » auraient voté, « le proof of concept était là ». La presse spécialisée confirme qu’en mai 2024, l’avocat et opposant Mark Feygin a lancé sur cette technologie, baptisée Freedom Tool et développée à Kiev par l’équipe Rarimo, un référendum contestant l’investiture de Vladimir Poutine ; nous n’avons pas trouvé de décompte indépendant du nombre de votants. Le travail d’Alexis Roussel a consisté à rendre l’outil utilisable par tous : une couche d’abstraction pour le contexte français, où l’on pose une question et où l’on n’utilise que la pièce d’identité. « On ne va jamais utiliser la donnée personnelle, on ne va jamais la stocker, on va utiliser la puce de la pièce d’identité pour en faire une preuve, qui est une preuve cryptographique qu’on ne peut pas remonter. On ne peut pas remonter de la preuve cryptographique vers l’identité. » [1:21:43]
Puis la phrase qui contient tout l’enjeu, et sur laquelle nous reviendrons longuement : « Le vote, il est visible, mais on ne peut pas le relier à une identité. Et comme ce vote est transparent, on peut le faire sur une infrastructure qui est transparente, et donc qui est vérifiable par tout le monde. […] Les États aujourd’hui qui poussent du vote électronique ont un gros problème : ils n’arrivent pas à faire de la vérifiabilité. […] Là, on change complètement la perspective, parce qu’on fait un vote qui est transparent mais non lié à la personne ; la personne, elle peut toujours retrouver son vote. » [1:22:43]
La décentralisation fait le reste : « Demain, l’État s’effondre : cette infrastructure, elle continue à exister. » [1:23:44] Plusieurs applications peuvent puiser dans le même réseau et se partager les questions, sans qu’on puisse voter deux fois ; c’est « un effet de réseau » [1:24:46]. Il ne cache pas les limites : « Il va y avoir des failles. On a déjà eu plein de failles. » [1:24:46] Il a d’ailleurs présenté l’application, au congrès du Chaos Computer Club de décembre 2025, comme un chantier qui demande encore « un travail substantiel » (nous traduisons).
Interrogé par une auditrice, Liv, sur le lien avec l’application d’Alexandre et Robinson Jardin, il a été net : « Le mécanisme est le même. C’est moi qui ai fait la première application pour les Jardin. » [1:36:03] Référendum Citoyen a été lancée le 11 juin 2026, a été téléchargée quelque 73 000 fois la première semaine selon la presse, et soumet aux Français quatre questions (la fin des zones à faibles émissions, des certificats d’économies d’énergie, des aides à l’éolien et au solaire, et l’avenir du système de santé) ; elle n’a, par construction, aucune valeur juridique. Nous avons précisé à l’antenne, en toute transparence, que le PIC s’était porté candidat pour compter, à terme, parmi les entités qui proposent des questions.
Il a enfin, à l’approche de la troisième heure, donné la clef politique du dispositif, en réponse à un auditeur sceptique : « Ce n’est pas un sondage, ce n’est pas une pétition, c’est un véritable vote, qui est en dehors de la loi. Pas un vote juridiquement contraignant, pas quelque chose d’organisé par l’État, mais c’est un vote qui en a toutes les caractéristiques. Et si on arrive à amener suffisamment de gens à utiliser ce protocole, et que ça devienne finalement une forme de norme sociale, le pari, c’est que la classe politique française ne pourra pas ignorer cela. » [2:55:35] Car le geste compte : sortir sa pièce, la poser contre le téléphone, attendre quarante ou cinquante secondes que l’appareil calcule la preuve. « On reproduit un geste citoyen qui est important. » [2:56:36] On peut ignorer une pétition ; « ils ne pourront pas ignorer un geste citoyen » [2:55:35]. « C’est un des moyens où on peut créer du changement sans qu’il y ait d’adhésion de la classe politique. » [2:57:37] Et, plus loin : « la force de nos outils, c’est qu’en fait on peut en imposer l’usage, même si cet usage n’est pas validé juridiquement, […] par la pratique, et c’est impossible pour un État d’arrêter ces usages-là. » [3:14:54]
8. Ce que l’outil ne fait pas : la question
À Émilie, il a donc répondu sans détour : « Ça ne va pas suffire. C’est sûr que ça ne va pas suffire, parce que ce n’est qu’un outil. » [1:25:46] L’outil ne dit pas « comment est-ce qu’on pose des questions, comment est-ce qu’on amène ces référendums pour être votés, et puis comment est-ce que ces référendums sont mis en œuvre réellement » [1:25:46]. Il en espère pourtant un effet de proche en proche : la multiplication des lieux anonymes, messageries, forums, échanges, commerce, « ce sont des moments où on peut faire son opinion sans influence » [1:26:47]. Plus on vivra d’instants sans extraction de données, moins on sera manipulé.
Sur la demande française de référendum, il pose un diagnostic que nous partageons mot pour mot : « En France, le consensus, il est là. Dans la population, les gens veulent avoir des référendums. » Les candidats l’inscrivent dans leurs programmes, « mais je vous le dis tout de suite, ce sera jamais appliqué. Jamais. » [1:27:48] Et la raison : « Le système politique français, tel qu’il est en place, ne peut pas survivre à des référendums. D’ailleurs, le dernier, on a carrément refusé le résultat. » [1:28:50] Il raille au passage les projets de référendum d’initiative citoyenne qui excluent les questions budgétaires et internationales, « c’est-à-dire pratiquement les sujets les plus importants » [1:28:50], ceux sur lesquels les Suisses votent réellement.
Mais il retourne aussitôt la critique contre ceux qui réclament le référendum à cor et à cri, et c’est le passage le plus dérangeant pour nous : « En France, il y a une telle volonté de vouloir avoir des référendums qu’en fait on commet une grosse erreur, et je pense qu’on va devoir la faire, cette erreur, vraiment violemment. […] La plupart des gens qui poussent aujourd’hui pour les référendums ne cherchent pas à supprimer l’émotion du vote. » [1:43:08] Le risque : poser des questions trop vite, dans la foulée d’un événement, et obtenir des votes émotionnels.
Le modèle suisse lui sert de contre-épreuve. Quand une votation emporte 60, 70 ou 80 % des suffrages, « il y a un véritable consensus qui se fait, et quand ce consensus est là, on a une véritable force de mise en œuvre, parce qu’il y a eu tout le temps de la réflexion avant, qui généralement dure deux à trois ans, voire plus » [1:45:12]. Deux traits, selon lui, font la phase qui précède le vote. La dépersonnalisation d’abord : « ce ne sont pas des figures politiques qui représentent un sujet » [1:46:14] ; des gens de droite et de gauche siègent ensemble dans les comités d’initiative. La contrainte de l’argument ensuite : « on est obligé de travailler ces arguments pour que l’ensemble de la population s’y retrouve » [1:47:16], jusqu’à ce qu’un marxiste puisse voter une baisse d’impôt et un libéral une hausse, chacun avec ses propres raisons. À l’inverse, une question du type « pour plus de sécurité, on vire tous les étrangers » [1:49:19] est mal faite, parce qu’elle suppose établie une corrélation qui ne l’est pas, et qu’elle épouse un camp : « il n’y a aucune réflexion systémique sur le processus » [1:49:19].
Nous avons ajouté, à l’antenne, deux précédents : le comité citoyen de l’Oregon, tiré au sort pour examiner chaque initiative et en publier les meilleurs arguments pour et contre dans la brochure officielle remise aux électeurs ; et la Boulè athénienne, où des citoyens tirés au sort préparaient ce que l’assemblée du peuple aurait à trancher. Car poser la question sans qu’on puisse la discuter, c’est tuer ce qui est peut-être le plus important dans le processus délibératif : décider de la question elle-même.
Il a décrit la procédure suisse avec précision, à une approximation près que nous corrigeons en annexe : cent mille signatures pour une initiative fédérale, un contrôle de validité, une longue maturation publique, puis le vote ; et, pour une initiative constitutionnelle, la double majorité du peuple et des cantons, qu’il juge « pas du tout égalitaire » [1:56:28] (chaque canton pèse une voix, qu’il compte trente mille ou huit cent mille habitants) et pourtant salutaire, parce qu’elle équilibre les villes et les campagnes, les langues et les confessions. Il en tire une leçon pour la France : « un équilibre par rapport à Paris, qui aspire le pouvoir » [1:57:29].
Il a enfin désacralisé son propre pays, ce que nous lui demandions : « La démocratie suisse n’est pas parfaite. […] Il y a une frénésie de la centralisation au niveau fédéral, dans plein de domaines. » [1:59:30] Ce qui sauve la Suisse, ce sont des contre-pouvoirs qui « demandent de l’implication » ; et une culture qu’il nomme d’un mot qu’il sait suspect en France, la milice : « chacun, en tant qu’individu, fait partie de l’organisation politique et fait partie de l’organisation de la sécurité du territoire » [2:00:31]. Il voudrait l’appliquer au numérique.
9. La vie hors ligne, ou le corps de données
Le passage le plus conceptuel de la soirée est venu tard, et il éclaire tout le reste. L’intégrité numérique change la nature juridique de la donnée : « Aujourd’hui, les données, c’est considéré comme un objet, comme du pétrole, et on peut les acquérir, les revendre. […] Quand on parle d’intégrité numérique, en fait, on parle aussi du changement de la nature de ce que c’est, la donnée personnelle. La donnée personnelle n’est plus un objet, c’est un élément de sa personne. En fait, on va traiter la donnée personnelle comme on traite juridiquement le corps. » [2:15:52] On a le droit de se faire couper les cheveux ; pas de se faire couper un bras. Il y aurait donc « un pendant pénal des atteintes à l’intégrité numérique » [2:16:52].
Parmi les droits qui en découlent, celui de vivre hors ligne est « le plus débattu en Suisse », celui qui a apporté le plus de changement : « À partir du moment où on est un être indépendant, autonome numériquement, […] on doit pouvoir choisir le moment où on est en ligne ou hors ligne. » [2:16:52] D’où l’affaire des cinq francs, qu’il a racontée en détail, et la réponse du chef de service invoquant la loi. Sa réplique : « Oui, mais parce que la loi est mal faite, parce que la loi ne prend pas en compte l’intégrité numérique, parce que la loi ne prend pas en compte que vous allez avoir une fuite de données après, et que vous allez devoir payer énormément pour gérer cette fuite de données ; elle ne va pas prendre en compte votre dépendance technologique. » [2:19:55] Il en a fait poser la question au Grand Conseil neuchâtelois par une députée ; le gouvernement cantonal, pour l’heure, « se cache derrière » [2:23:56].
Sa règle tient en une phrase : « En tant que citoyen, si je vais à un guichet ou si je me connecte numériquement, je dois avoir le même service, et je ne dois pas avoir une différence de prix. » [2:20:55] Elle protège deux publics opposés. Ceux qui ne comprennent pas le numérique, et pas seulement les vieillards d’aujourd’hui, car nul ne sait ce que deviendront, vieillis, ceux qui sont nés devant un écran. Et les hyperconnectés : « Moi, je ne supporte pas de devoir utiliser des outils dont je n’ai pas la maîtrise, parce que je sais que le protocole qu’ils utilisent, ils vont mettre les données n’importe où. […] Mais je ne veux pas être forcé. » [2:21:55]
10. Le débat qu’on n’organise pas, et la caste
Un auditeur, Watchdog, a voulu l’entraîner sur les outils de débat. La réponse a surpris jusqu’à ceux qui en conçoivent : « Ma conclusion, c’est que, quand je vois la politique comment elle est faite en Suisse, le débat, il se fait dans tous les milieux possibles. » [2:35:10] Partis, associations professionnelles, entreprises, étudiants : chacun débat avec ses propres outils ; le comité d’initiative fait « la tournée des popotes » ; et le seul moment organisé est le débat de la télévision et de la radio publiques, « moitié oui, moitié non » [2:37:13]. Pas davantage : « En Suisse, il n’y a pas de plateforme dédiée au débat organisée par l’État, la Confédération, les cantons. Ça n’existe pas, parce que ça mettrait un biais automatique dans le système. » [2:38:16] Car toute plateforme a sa couleur, où les minoritaires de la société sont majoritaires ou l’inverse. D’où sa maxime : « le meilleur système, c’est justement de ne pas imposer de système. » [2:39:17]
Watchdog a noté qu’en France, faute de votations, on débat pendant les élections de sujets qui relèveraient du référendum ; « Exactement », a répondu l’invité, avant de rapporter une scène qui l’a choqué : un responsable politique de premier plan lançant à Alexandre Jardin, en plein débat, qu’il pouvait se permettre ce qu’il faisait « parce que vous n’êtes pas un homme politique ». « Ça veut dire qu’en gros, il y a une caste d’hommes et de femmes politiques, et que si on n’est pas dans cette caste de dirigeants politiques, eh bien, on n’est pas politique. […] On est tous politiques. » [2:41:19] Et il en donne la preuve par l’expérience : « J’ai déjà convaincu des opposants politiques, des gens qui pensent à l’opposé de moi, […] sur un sujet comme le droit à l’intégrité numérique. » [2:42:21] Nous avons proposé à l’antenne la distinction qui en découle : le politique, au sens noble, accueille la contradiction comme une chance ; le politicien la traite comme un obstacle à élaguer. Un auditeur, Médiabolique, a résumé le reste en une phrase que nous reprenons volontiers : en rendant l’indignation morale bon marché et gratifiante, les algorithmes la vident de sa fonction sociale, réparer une injustice, pour en faire un carburant d’engagement.
Restait le nom du régime. Lorsque nous avons expliqué pourquoi la Constitution d’urgence parle de « première démocratie française » plutôt que d’une sixième République, il a approuvé sans réserve : « Ton choix de dire : on arrête, on ne parle plus de République, et on pense à une démocratie, et on appelle ça une démocratie, je pense que c’est le bon choix. […] Une sixième République, […] elles ne vont pas sortir de l’ornière démocratique dans laquelle on est. » [2:08:41] Puis il a donné la règle d’or de tout outil démocratique, que nous voudrions graver au fronton de chacune de nos applications : « Il faut imaginer son pire ennemi politique. […] Les outils démocratiques doivent être ceux sur lesquels vous pouvez organiser votre discussion et votre combat. Vous pouvez ne pas être d’accord avec la personne, mais vous devez être d’accord sur les outils utilisés. » [2:09:42] Et cette confession, rare chez un homme public : « Vous allez perdre des fois. Moi, je perds des fois. […] Je suis un tout petit élément politique, […] généralement je perds, mais j’ai quand même quelques victoires. » [2:10:43]
11. Ce que l’entretien n’a pas dit
Nous avions annoncé en ouverture trois sujets sur lesquels nous ne lâcherions pas notre invité. Loyauté oblige : nous n’en avons tenu qu’un.
Le premier, l’entrepreneur et l’évangéliste, a été traité, et bien. Le deuxième, la Suisse comme phare de la vie privée, ne l’a été qu’à moitié : l’invité a reconnu la centralisation fédérale, la surveillance qui avance, une classe politique qui « se centralise de plus en plus » [2:44:23] ; mais l’affaire Crypto AG n’a pas été évoquée. Elle mérite de l’être. Le 11 février 2020, le Washington Post, la chaîne allemande ZDF et la télévision suisse alémanique révélaient que cette entreprise de Zoug, qui avait vendu ses machines de chiffrement à plus de cent vingt pays, appartenait secrètement à la CIA et au service de renseignement allemand depuis 1970, et que ses appareils étaient truqués. L’enquête parlementaire suisse a conclu la même année que le renseignement helvétique savait, et en avait profité. Un pays qui a abrité la plus grande opération d’espionnage par le chiffrement du XXe siècle peut produire Alexis Roussel ; il ne peut pas se présenter en sanctuaire.
Le troisième sujet est resté entièrement hors champ, et c’est le plus important pour nous : l’application qui permet de voter sans l’État repose sur une signature de l’État (celle de la puce) et se télécharge chez Google et chez Apple. Nous y reviendrons dans la troisième partie, avec un précédent qui n’a rien d’hypothétique.
Deux faits, enfin, n’ont pas été rappelés ce soir-là, et ils comptent. Le 28 septembre 2025, l’invité a perdu une votation fédérale : l’identité électronique suisse, qu’il combattait, a été acceptée de justesse, à 50,4 %. Et le 30 novembre 2025, les électeurs zurichois ont rejeté l’initiative pour un droit fondamental à l’intégrité numérique, à près de 75 %, comme son contre-projet. Le peuple consulté ne répond pas toujours ce que nous espérons. C’est précisément pour cela qu’il faut le consulter.
II. Chemins de traverse : le vote qu’on montre et le fichier qu’on garde
Rien de ce qu’a dit Alexis Roussel n’est neuf, et c’est ce qui le rend redoutable. Les deux problèmes qu’il a posés ce soir-là, la donnée qu’on accumule pour un usage honnête et qui servira un jour à un autre, le vote qu’on prétend libre et que d’autres veulent connaître, sont aussi vieux que la cité. On les a résolus plusieurs fois ; on les a oubliés autant de fois. Six détours, pour s’en souvenir.
1. La tablette et les grands
En 139 avant notre ère, un tribun de la plèbe, Aulus Gabinius, fait voter à Rome une loi d’apparence modeste : pour l’élection des magistrats, le citoyen ne déclarera plus son suffrage à voix haute devant le préposé, il l’inscrira sur une tablette de cire et la déposera dans l’urne. Trois autres lois étendront la tablette aux jugements populaires, puis au vote des lois. Une génération plus tard, Marius fera même rétrécir les passerelles qui menaient aux urnes, afin que nul ne puisse s’y tenir pour inspecter les tablettes, solliciter ou interpeller les votants.
Près d’un siècle plus tard, dans son traité Des lois, Cicéron met en scène son frère Quintus, qui dit tout haut ce que pensait l’aristocratie : « Qui ne sent que la loi sur la tablette a ôté aux grands toute leur autorité ? » Et il ajoute une phrase qui devrait figurer en tête de tout manuel de démocratie : « Le peuple libre ne l’a jamais désirée ; c’est le même peuple, écrasé par la domination et la puissance des grands, qui l’a réclamée. » (Des lois, III, 34 ; traduction de la rédaction.) La tablette avait donné au peuple, se plaint encore Quintus, « une cachette » où dissimuler un mauvais vote « à l’insu des gens de bien ».
Marcus, c’est-à-dire Cicéron lui-même, ne revient pas sur la loi ; il la corrige. Sa règle tient en quatre mots, que nous avons placés en exergue : optimatibus nota, plebi libera. Que le peuple garde donc sa tablette, « comme garante de sa liberté, pourvu qu’elle soit montrée, et même offerte spontanément, aux meilleurs et aux plus graves des citoyens » (III, 39). Le suffrage libre, mais visible des notables : on ne pouvait formuler plus honnêtement le programme de toutes les oligarchies.
Tout y est. Le secret du vote n’est pas né d’un goût bourgeois pour l’intimité ; il est né d’une demande populaire contre la tutelle des puissants. Et sa véritable menace n’a jamais été qu’on lise le bulletin, mais qu’on puisse exiger de le voir.
2. Montesquieu, ou la tutelle éclairée
Dix-huit siècles plus tard, le plus libéral des penseurs français reprend l’argument de Cicéron, et le fait sien. « C’est une grande question, si les suffrages doivent être publics ou secrets », écrit Montesquieu en 1748. Sa réponse est sans ambiguïté : lorsque le peuple donne ses suffrages, ils doivent être publics, et c’est même « une loi fondamentale de la démocratie ». Pourquoi ? « Il faut que le petit peuple soit éclairé par les principaux, et contenu par la gravité de certains personnages. » À Rome, conclut-il, « en rendant les suffrages secrets, on détruisit tout » (De l’esprit des lois, livre II, chapitre 2 ; orthographe modernisée).
Le même chapitre contient pourtant la phrase qui fonde, deux siècles et demi plus tard, l’architecture du #PIC : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. » Montesquieu tenait les deux bouts du problème sans les relier : le tirage au sort, qui n’afflige personne, et le vote public, qui soumet le petit peuple aux principaux. Nous les relions : une démocratie qui tire au sort ses délibérants doit leur garantir le secret de leur vote, faute de quoi les principaux reviennent par la fenêtre. C’est exactement ce qu’écrit l’article 8 du Titre II de la Constitution d’urgence : l’identité des membres de l’Agora citoyenne est secrète, « le vote de ses membres est secret, le nombre des voix est publié ».
3. L’isoloir, conquête d’une cabine
En France, le suffrage universel masculin de 1848 n’apporte pas le secret. L’électeur remet son bulletin plié au président du bureau, qui le glisse dans l’urne ; les bulletins sont souvent imprimés et distribués par les candidats eux-mêmes ; et les pressions des notables locaux, du patron, du propriétaire, du curé ou de l’instituteur, sont monnaie courante. Il faudra plus d’un quart de siècle de débats, et des moqueries sans nombre contre la « cabine », pour que la loi du 29 juillet 1913 impose l’enveloppe et l’isoloir, après l’Australie (1856), le Royaume-Uni (1872), la Belgique (1877) et l’Allemagne (1903).
On croit souvent que l’isoloir cache le vote. C’est vrai, mais c’est secondaire. L’isoloir fait mieux : il rend le vote improuvable. L’enveloppe est uniforme et opaque ; l’électeur la glisse lui-même dans l’urne ; il ne ressort de la cabine avec rien qui puisse établir ce qu’il a choisi. Il peut mentir à son patron, à son mari, à son curé, à son acheteur, et nul ne pourra jamais le confondre. L’isoloir protège l’électeur contre les autres en le protégeant d’abord contre lui-même : contre la possibilité de prouver.
Retenez cela. Nous en aurons besoin dans un instant.
4. Le kleroterion, ou le hasard qu’on peut vérifier
Les Athéniens, eux, avaient compris autre chose : un tirage au sort ne vaut que si chacun peut voir qu’il n’a pas été truqué. Ils avaient donc construit une machine, le kleroterion, une stèle de pierre percée de fentes où les citoyens glissaient leur plaquette d’identité, et un tube par lequel on faisait descendre des dés blancs et noirs, sous les yeux de tous. Aristote en décrit le fonctionnement dans la Constitution des Athéniens (chapitres 63 à 66). Ce n’était pas une précaution de technicien. C’était une théorie politique gravée dans la pierre : le hasard démocratique doit être public dans sa méthode, sans quoi il n’est qu’une nomination déguisée.
La Constitution d’urgence ne dit pas autre chose lorsqu’elle exige que le tirage au sort des 7 777 membres de l’Agora soit « public dans sa méthode et vérifiable » par tout citoyen, sans que l’identité des personnes tirées soit révélée. Ce que les Athéniens obtenaient avec des billes et une foule, nous l’obtiendrons peut-être avec une preuve à divulgation nulle de connaissance, cette mathématique qui permet de démontrer qu’une chose est vraie sans rien révéler d’autre. C’est la même technologie qui fait marcher l’application défendue par Alexis Roussel. Nous y reviendrons.
5. Le registre et le fichier
Il faut parler ici d’un épisode grave, et le faire avec la gravité qu’il exige. Dans l’entre-deux-guerres, les Pays-Bas s’étaient dotés d’un état civil d’une modernité exemplaire : chaque habitant avait sa fiche personnelle, tenue à jour par une administration intègre, et qui mentionnait, entre autres, la religion. Personne n’avait conçu ce registre pour persécuter qui que ce soit. Sous l’occupation, il est devenu l’un des instruments de la déportation des Juifs néerlandais. Dans la nuit du 27 mars 1943, un groupe de résistants conduit par le sculpteur Gerrit van der Veen et l’écrivain Willem Arondeus a mis le feu au bureau de l’état civil d’Amsterdam ; environ 15 % des fiches ont été entièrement détruites. Trahis dans la semaine, la plupart ont été arrêtés ; douze ont été fusillés à l’été 1943.
Nous ne comparons ici aucun crime à aucun autre, et nous le disons expressément : aucune administration d’aujourd’hui n’est assimilée à celles qui ont organisé la persécution. Le parallèle porte sur une mécanique, et sur elle seule : une donnée collectée de bonne foi, par une administration honnête, pour des fins légitimes, ne choisit pas les mains entre lesquelles elle tombera. C’est très exactement ce qu’Alexis Roussel voulait dire en affirmant que le juge protège contre l’abus d’aujourd’hui, et non contre l’usage de demain.
La France a eu sa propre alerte, sans drame, mais avec un titre resté célèbre. Le 21 mars 1974, Le Monde révélait en une, sous le titre « Safari ou la chasse aux Français », le projet administratif d’interconnecter les fichiers de l’État au moyen d’un identifiant unique. Le gouvernement de Pierre Messmer a suspendu le projet ; la loi du 6 janvier 1978 a créé la CNIL. L’interdiction de principe des interconnexions, l’invité l’a rappelé, n’a pas survécu à l’idéal de l’administration efficace. Cinquante ans plus tard, les fichiers se parlent, ceux de l’État et ceux des entreprises, et ils fuient.
6. Le panoptique, le dossier et le pouvoir doux
En 1791, Jeremy Bentham dessine une prison idéale, le panoptique : une tour centrale d’où un surveillant peut voir chaque cellule sans être vu. Le détenu ne sait jamais s’il est regardé ; il se conduit donc comme s’il l’était toujours. Michel Foucault en a tiré, en 1975, une formule qui résume notre époque : « La visibilité est un piège. » (Surveiller et punir.) Lorsque la Cour de justice de l’Union européenne relève, en 2014, que la conservation des données peut générer chez les personnes concernées « le sentiment que leur vie privée fait l’objet d’une surveillance constante », elle constate juridiquement l’effet panoptique : on n’a pas besoin de vous regarder pour que vous vous sentiez regardé.
Mais la métaphore la plus juste, nous l’avons soutenu à l’antenne, n’est pas celle du surveillant. Le juriste américain Daniel Solove l’a montré dès 2001 : le danger des bases de données ressemble moins à 1984 qu’au Procès de Kafka, où Joseph K. affronte une bureaucratie qui détient sur lui un dossier dont il ignore le contenu, la portée et l’usage, et qui n’a même pas besoin de le haïr pour l’écraser. L’indifférence suffit. L’opacité suffit. L’impuissance procédurale suffit.
Et quel régime produit cette impuissance ? Tocqueville l’avait décrit en 1840, avec une prescience qui donne le vertige : « Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leurs jouissances, et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. » Ce pouvoir couvre la société « d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes », et « tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre » (De la démocratie en Amérique, tome II, quatrième partie, chapitre 6). Les cinq francs de Neuchâtel sont l’une de ces petites règles. Personne n’est contraint ; l’usage du libre arbitre devient seulement un peu plus cher, chaque année.
L’anthropologue James C. Scott a donné le nom technique de cette ambition : rendre la société « lisible », simplifier les hommes pour pouvoir les compter, les ranger et les gouverner d’en haut (Seeing Like a State, 1998). Et Friedrich Hayek en avait démontré l’échec par avance, en 1945 : la connaissance dont une société a besoin n’existe jamais concentrée, mais dispersée entre des millions d’individus, qui seuls connaissent les circonstances particulières de leur temps et de leur lieu. Quand l’invité décrit des dirigeants qui croient, grâce aux outils numériques, « pouvoir micromanager la société pour essayer de régler tous les problèmes » [0:46:55], il décrit cette présomption fatale sous sa forme la plus moderne. Le manifeste en vingt-deux points publié par Palantir le 18 avril 2026, résumé du livre de son patron Alex Karp, La République technologique, en est la version assumée : confier à des prestataires, selon les règles du marché, des tâches aujourd’hui accomplies par des fonctionnaires. L’État lisible, enfin livré à ceux qui savent lire.

Le #PIC ne répond pas à ce rêve par un autre plan. Il répond, et c’est là sa filiation libérale assumée, en restaurant les conditions d’un ordre spontané : des règles générales, publiques, vérifiables, qui laissent le savoir là où il se trouve, c’est-à-dire chez les citoyens. La donnée qui reste chez son propriétaire, le vote que nul ne peut voir, la délibération qui se tient partout plutôt que sur une plateforme unique : ce sont des règles de juste conduite, au sens de Hayek, et non des instruments de commandement.
III. Le cœur du désaccord : la preuve qu’on ne doit pas pouvoir donner
Nous voici au point où l’accord et le désaccord se touchent, et où il faut être précis.
1. Les trois vertus de l’isoloir
Un bureau de vote bien tenu garantit trois choses, que l’on confond trop souvent.
La première est le secret : nul ne sait ce que j’ai voté. La deuxième est la vérifiabilité : chacun peut s’assurer que les bulletins ont été comptés tels qu’ils ont été déposés, puisque le dépouillement est public et que le résultat de chaque bureau est affiché sur place. La troisième, la plus méconnue et la plus précieuse, est l’improuvabilité : je ne peux prouver à personne ce que j’ai voté, même si je le voulais. Les cryptographes l’appellent, depuis les travaux de Josh Benaloh et Dwight Tuinstra (1994), le vote « sans reçu », et ils en ont fait une propriété formelle, distincte du simple secret, à laquelle s’ajoute la résistance à la coercition.
Pourquoi l’improuvabilité est-elle plus précieuse que le secret ? Parce que le secret protège l’électeur contre la curiosité, alors que l’improuvabilité le protège contre le pouvoir. Celui qui ne peut pas prouver son vote ne peut pas le vendre ; il ne peut pas davantage être sommé de le montrer, par un employeur, un conjoint, un chef de clan, un gourou ou un militant zélé. Il peut leur mentir à tous, et rentrer chez lui libre. C’est tout le sens de l’isoloir de 1913, et c’est exactement ce que Cicéron voulait abolir en exigeant que la tablette soit « montrée » aux meilleurs.
2. Ce que fait l’application, et ce qu’elle risque
Mesurée à cette aune, l’application défendue par Alexis Roussel accomplit un progrès réel sur deux des trois vertus, et en fragilise une.
Sur le secret vis-à-vis de l’État, elle fait mieux que tous les systèmes de vote électronique publics : la preuve tirée de la puce ne permet pas de remonter à l’identité, et aucune donnée personnelle n’est stockée. Sur la vérifiabilité, elle fait mieux encore, et l’invité a raison de le souligner : là où les systèmes d’État, centralisés, « n’arrivent pas à faire de la vérifiabilité » [1:22:43], un vote inscrit en clair sur un registre public peut être recompté par n’importe qui.
Mais la même phrase contient le risque : « la personne, elle peut toujours retrouver son vote » [1:22:43]. Si je peux retrouver mon vote sur un registre public, je peux le montrer. À mon patron, qui me le demande. À mon conjoint, qui se penche par-dessus mon épaule, puisque je vote dans ma cuisine et non dans une cabine. À l’acheteur, qui me paiera sur présentation. À la cellule militante, qui vérifiera que ses membres ont bien voté comme il faut. La tablette est libre ; elle est aussi montrable. Optimatibus nota, version 2026.
Que l’on nous entende bien : nous ne savons pas si le protocole prévoit une parade, et nous ne prétendons pas qu’il n’en prévoit aucune. Il en existe de connues. L’Estonie, qui fait voter la moitié de ses électeurs par Internet, permet de revoter autant de fois qu’on le veut, seul le dernier suffrage comptant, et un vote papier annulant le vote électronique : en mars 2023, 1 329 électeurs ont ainsi voté des deux manières. Le revote ne rend pas la coercition impossible ; il la rend coûteuse, puisque le coerciteur ne sait jamais si sa victime n’a pas changé d’avis le lendemain. D’autres schémas, plus savants, distribuent de faux identifiants que l’électeur peut remettre à qui le menace. La question est donc posée aux concepteurs, publiquement et amicalement : un électeur de Référendum Citoyen peut-il revoter ? Peut-il produire, sous la contrainte, une preuve qui ne prouve rien ?
Le #PIC se l’est posée à lui-même avant de la poser aux autres. L’Abécédaire de notre application référendaire l’écrit sans détour : la cryptographie protège le secret, l’unicité du vote et l’intégrité du décompte, « elle ne protège ni de la pression d’un proche par-dessus l’épaule, ni d’une phrase reconnue à son style ». Et la Constitution d’urgence en tire la conséquence juridique : aucun dispositif électronique ne peut servir à émettre ou recueillir des suffrages publics « s’il ne permet à chaque électeur de vérifier que son suffrage a été pris en compte tel qu’il l’a émis, sans pouvoir le prouver à quiconque » (Titre I, article 12, 2°). Retrouver son vote, oui. Le prouver, non. C’est la ligne de crête, et elle passe exactement entre Cicéron et 1913.
On objectera qu’une consultation sans valeur juridique n’intéresse ni l’acheteur ni le coerciteur. C’est vrai aujourd’hui. Mais le pari de l’invité est justement que cette consultation devienne « une forme de norme sociale » [2:55:35] que la classe politique « ne pourra pas ignorer ». Le jour où le pari sera gagné, l’enjeu montera, et avec lui l’intérêt de contraindre. Le succès de l’outil créera les conditions de sa corruption ; c’est pourquoi il faut en traiter maintenant, pendant qu’il est petit.
3. L’État dont on se passe, et dont on dépend
La deuxième tension tient dans une contradiction que l’invité assume à moitié. Il veut un vote « en dehors des infrastructures de l’État » [1:14:35] ; mais la preuve de nationalité repose sur la signature que l’État a apposée dans la puce. Il le reconnaît d’ailleurs lui-même : tenir le registre est « la fonction minimale » de l’État, celle qu’on ne peut lui enlever. Il faut en tirer les conséquences.
La première est l’exclusion. N’est électeur de l’application que le Français muni d’un passeport biométrique ou d’une carte d’identité à puce, délivrée seulement depuis août 2021 (l’invité parlait de « deux ans »). Celui qui n’a ni l’un ni l’autre, ou qui n’a pas de téléphone capable de lire la puce, n’existe pas. Une consultation de ce type mesure le peuple documenté et équipé ; elle ne mesure pas le peuple. Pour un miroir, ce n’est pas rédhibitoire. Pour une souveraineté, ce le serait.
La deuxième est la dépendance. L’État qui signe les puces peut, en théorie, en émettre autant qu’il veut ; une consultation qui le dérangerait pourrait être discréditée par quelques milliers de passeports fantômes, ou simplement accusée de l’être. La preuve à divulgation nulle protège l’électeur contre l’État ; elle ne protège pas le registre contre son teneur.
La troisième, la plus concrète, est celle que nous avions annoncée en ouverture et que l’émission a laissée de côté : les magasins d’applications. L’invité affirme qu’il est « impossible pour un État d’arrêter ces usages-là » [3:14:54]. Pour le protocole, dont le code est public et que l’on peut réinstaller par d’autres voies, c’est exact. Pour la distribution, l’histoire récente le dément. Le 17 septembre 2021, premier jour des élections législatives russes, Apple et Google ont retiré de leurs magasins russes l’application de vote tactique d’Alexeï Navalny, après que les autorités eurent menacé de poursuites pénales leurs employés sur place. Deux entreprises ont suffi. La France n’est pas la Russie, et son Conseil constitutionnel vient encore, le 14 août 2026, de censurer l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans au motif, notamment, qu’elle aurait imposé à tous les utilisateurs de prouver leur âge sans garanties suffisantes pour leur vie privée. Mais l’invité nous a lui-même donné la règle : « il faut imaginer son pire ennemi politique » [2:09:42], et concevoir l’outil pour le jour où ce sera lui qui gouvernera. Un outil qui ne survit pas à un coup de téléphone à Cupertino n’a pas été conçu pour ce jour-là. La Constitution d’urgence l’exige d’ailleurs des systèmes dont dépendent les votations et les délibérations de l’Agora : ils doivent être conçus « de manière qu’aucune puissance étrangère ni aucun opérateur privé ne puisse en interrompre, en détourner ou en surveiller l’usage » (Titre VIII, article premier).
Il faut ajouter, puisque la Suisse se présente volontiers en sanctuaire, que la confiance accordée au cryptographe est elle-même une confiance politique : Crypto AG l’a enseigné à cent vingt gouvernements. Le seul remède connu est celui que l’invité a lui-même arraché à Genève : le code public, l’audit contradictoire, et des opérateurs qui ne dépendent pas les uns des autres.
4. L’Estonie, la Poste suisse, et le déplacement de la confiance
On aurait tort, pour autant, de faire de la thèse de l’invité une loi universelle. « Les États qui poussent du vote électronique ont un gros problème », dit-il ; c’est vrai de Genève, qui a renoncé en 2018 pour des raisons financières, et de la Poste suisse, dont le test public de 2019 a révélé des failles de vérifiabilité. Ce n’est pas vrai de l’Estonie, où 313 514 électeurs, soit un peu plus de 51 % des votants, ont voté par Internet aux législatives de mars 2023, dans un système organisé par l’État. Mais l’exemple estonien confirme la leçon plus qu’il ne la réfute : il repose sur une identité électronique nationale obligatoire, c’est-à-dire précisément sur l’infrastructure qu’Alexis Roussel combat, et sur une confiance des citoyens dans leur État que la France n’a plus.
Au fond, ni le vote électronique d’État ni le vote décentralisé n’éliminent la confiance ; ils la déplacent. Le premier demande de croire l’État ; le second demande de croire le protocole, son registre de passeports, ses magasins d’applications et ses développeurs. La Cour constitutionnelle allemande avait tranché la question en 2009, en jugeant que chaque citoyen doit pouvoir vérifier les étapes essentielles du vote « sans connaissances techniques particulières ». Aucun système électronique ne satisfait pleinement à ce critère. Le bulletin de papier, dépouillé à la main sous les yeux de tous, si. C’est pourquoi la Constitution d’urgence a fait son choix : le papier toujours, le numérique seulement s’il se vérifie, et jamais pour le référendum du peuple entier.
5. Ce que vaut un vote hors la loi
Rien de ce qui précède ne retire à l’application sa valeur politique. Nous la tenons pour considérable, à une condition : qu’on sache ce qu’elle mesure. Le #PIC a écrit sa doctrine des votations citoyennes sans valeur juridique, qu’il appelle « RIC spontanés » : elles sont parfaitement légales, n’obligent personne, et valent par la preuve qu’elles apportent. Et il y pose une règle qu’il faut appliquer à tous, y compris à nos amis : « Le chiffre qui compte est donc le nombre de votants rapporté au corps électoral, jamais le pourcentage de “oui”. »
Appliquons-la. Les 73 000 téléchargements de la première semaine, rapportés aux quelque 50 millions d’électeurs inscrits sur les listes françaises en février 2026, font 0,15 % ; c’est un début, ce n’est pas encore une norme sociale. Et les 91,51 % de Neuchâtel, rapportés à une participation de 28,74 %, signifient qu’environ un électeur neuchâtelois sur quatre a voté oui. C’est beaucoup, pour un droit nouveau ; ce n’est pas un plébiscite. L’honnêteté du chiffre fait partie de la force de l’argument.
Restait l’objection de fond, qu’un auditeur, Charles, a portée avec une franchise salutaire : quand il parle de démocratie directe par la cryptographie, huit interlocuteurs sur dix lui répondent que « les gens sont incapables ». L’invité y a répondu en ingénieur : jouer sur les effets de réseau, construire des abstractions pour que personne n’ait besoin de comprendre la preuve à divulgation nulle pour s’en servir, et enseigner à l’école « c’est quoi une signature électronique, c’est quoi une clé privée » [3:00:41]. Nous y avons répondu en logiciens : si l’on craint que cinquante millions d’électeurs soient influençables, et ils le sont, on devrait être terrifié par un système qui remet la décision à 577 députés, dont chacun est une cible infiniment plus facile pour toutes les ingénieries sociales du monde. L’argument de l’incapacité du peuple prouve toujours trop : il condamne d’abord la représentation.
Récapitulons, puisque la loyauté l’exige. Nous sommes d’accord avec Alexis Roussel sur le diagnostic (la collecte est déjà la surveillance), sur la doctrine (l’État ne doit pas contrôler l’outil du vote), sur le droit (l’intégrité numérique, la vie hors ligne), sur la méthode suisse (dépersonnaliser, argumenter pour tous, laisser mûrir), et sur le nom du régime à construire. Nous divergeons sur trois points : l’improuvabilité du vote, sans laquelle un vote à domicile n’est pas un isoloir ; la dépendance envers le registre de l’État et les magasins de deux entreprises américaines, qu’il faut regarder en face ; et l’idée qu’un usage imposé par la pratique serait impossible à arrêter, que l’histoire de 2021 contredit. Aucune de ces divergences ne condamne l’outil. Toutes obligent à le perfectionner.
IV. Ce que la Constitution d’urgence répond, et ce qu’elle doit encore apprendre
Le 2 septembre, à l’antenne, nous avions annoncé que les travaux d’Alexis Roussel entreraient dans notre projet de Constitution, en reconnaissant que nous avions jusque-là proposé « des choses un petit peu naïves » [2:07:41]. C’est fait. Voici ce que le texte dit aujourd’hui, et ce que l’entretien nous oblige à y reprendre.
1. L’intégrité numérique, déjà écrite
L’article 3-1 du Titre V garantit l’intégrité numérique de la personne « au même rang que son intégrité physique et son intégrité psychique », et pose, comme l’invité le souhaitait, que les données qui se rapportent à une personne « sont des éléments de celle-ci, et non des biens ». Il énumère six droits : le droit à une vie hors ligne (nul ne peut être privé d’un service public, d’un service essentiel ou d’un droit « du fait qu’il n’use pas d’un moyen numérique ») ; le droit de ne pas être jugé par une machine ; le droit de ne pas être mesuré, analysé ni surveillé à son insu ; la protection contre le traitement abusif ; la sécurité dans l’espace numérique, dont l’autorité publique répond la première ; le droit à l’oubli, qui ne s’étend jamais aux actes accomplis dans l’exercice d’un mandat. Les notes qui accompagnent l’article rendent à César ce qui lui appartient : le droit a été conçu en Suisse romande, notamment par Alexis Roussel et Grégoire Barbey ; nous reprenons les quatre piliers genevois et neuchâtelois, et nous y ajoutons ce que Genève n’avait pas écrit, l’interdiction du commerce des données et deux composantes de l’initiative zurichoise.
Les cinq francs de Neuchâtel tomberaient sous le premier de ces droits : on ne pourrait plus faire payer au guichet ce que l’on offre en ligne. Et le Titre VIII en organise les garanties, avec une précision que l’invité appelait de ses vœux : les données personnelles y sont déclarées inaliénables, nul ne pouvant « les acquérir, les céder ni les louer » (article 2) ; l’identification biométrique à distance et en temps réel dans l’espace public y est interdite « en toutes circonstances » (article 6), ce qui règle le sort de l’effet cliquet olympique ; et les données dont une autorité publique a la charge ne peuvent être confiées à un prestataire qu’une loi étrangère peut contraindre à les livrer (article premier). Reste le volet pénal qu’Alexis Roussel réclame, la prison pour la collecte inutile : nous le tenons pour le chantier le plus fécond qu’il nous ait légué.
2. Le scrutin : le papier toujours, le numérique s’il se vérifie
Le combat genevois de l’invité est désormais un article de notre texte. L’article 12 du Titre premier garantit à tout électeur le droit de voter en personne, avec un bulletin de papier dépouillé à la main, en public, dans le bureau où il a été déposé, le résultat de chaque bureau étant publié avant toute centralisation. Il n’admet un dispositif électronique que s’il permet de vérifier son suffrage « sans pouvoir le prouver à quiconque » ; il exige que le code source en soit publié et audité avant chaque scrutin par tout citoyen qui le souhaite, et qu’aucun dispositif ne soit « contrôlé par une seule autorité ou une seule personne ». Et nos réponses aux objections le disent sans ambages : notre texte ne met pas le référendum national en ligne.
Autrement dit, l’application de l’invité ne pourrait pas, sous notre Constitution, servir au vote souverain ; elle n’y prétend d’ailleurs pas. Mais elle peut servir, dès aujourd’hui, à ce que notre doctrine appelle l’entraînement : apprendre à voter avant d’en avoir le droit.
3. La question, enfin
Alexis Roussel a dit, avec une honnêteté qu’on aimerait voir plus souvent chez les marchands d’outils, que son application « ne répond pas au problème de comment on pose la question » [1:40:06], et que « celui qui gère l’application décide quelles sont les questions qui sont présentées ». C’est très exactement la couche que la Constitution d’urgence a voulu construire, et c’est là que le #PIC apporte sa pièce propre au puzzle.
L’article 8 du Titre II institue une Agora citoyenne de 7 777 citoyens tirés au sort pour chaque session, quatre fois par an, répartis par le sort en 1 111 groupes de sept « au sein desquels nul ne connaît l’identité des autres ». L’Agora ne vote pas son ordre du jour ; ses membres déposent leurs doléances, que l’on regroupe en sujets classés d’après le nombre de membres distincts qui les portent. Parce qu’elle est un échantillon du peuple, aucun seuil de signatures n’y est exigé. L’article 7 confie ensuite les sujets à 777 Formulateurs, tirés au sort pour une seule votation, qui les traduisent en questions et « garantissent qu’aucune question clivante ne serve à masquer un autre enjeu, ni que la formulation n’oriente la réponse » ; ils auditionnent des experts contradictoires et rédigent, pour chaque question, une note citoyenne exposant les arguments opposés. C’est l’Oregon en grand, et c’est la Boulè athénienne rendue à son principe. Une Cour de garantie démocratique tranche si un sujet ne peut devenir une question loyale.
Les deux traits suisses que l’invité admire y figurent. La dépersonnalisation d’abord : l’identité des membres de l’Agora et des Formulateurs est secrète, nul ne peut se faire un nom en portant un sujet, et l’homme providentiel n’a nulle part où se poser. La contrainte de l’argument ensuite : la note citoyenne oblige chaque camp à être exposé dans ses meilleures raisons, pour tous les électeurs. Quant au secret du tirage et au contrôle de sa régularité, que les Athéniens obtenaient avec leurs dés, notre texte les concilie par la preuve à divulgation nulle de connaissance : la même mathématique que celle de l’application, mise au service d’une institution plutôt que d’une consultation.
Précisons enfin, puisque nous exigeons des autres qu’ils disent d’où ils parlent : l’application référendaire que le #PIC prépare pour éprouver ce processus part du même outil, publié en code libre à Kiev en 2024, et nous devons à Alexis Roussel qu’il puisse servir en France. Les questions que nous lui posons, nous nous les posons d’abord.
4. Ce que nous devons apprendre de lui
La loyauté ne consiste pas à montrer que nous avions déjà tout prévu. Quatre leçons de cette soirée nous obligent à rouvrir notre propre texte.
Le temps. L’invité met en garde la France contre son appétit de référendums, contre l’émotion du vote, contre les questions posées dans la foulée d’un événement ; il loue la maturation suisse, « deux à trois ans, voire plus ». Or notre Constitution prévoit quatre sessions par an, douze questions par session, soit quarante-huit par an, et donne aux Formulateurs trente jours pour arrêter une question. Le classement par récurrence, qui ne compte que les membres distincts et transmet les doléances d’une session à l’autre, est censé filtrer les flambées ; mais un drame national peut porter un sujet au sommet en un trimestre. Notre rythme protège-t-il de l’émotion, ou l’organise-t-il ? La question est posée.
La plateforme. L’invité tient pour un biais toute plateforme de débat organisée par l’État, et la Suisse s’en passe. Notre texte laisse les membres de l’Agora débattre « par tout moyen », mais ne fait entrer dans le classement que ce qui est recueilli par l’infrastructure prévue ou par la voie non numérique en mairie. Nous répondons que l’Agora n’est pas un forum mais un jury, et que le débat public reste libre partout ailleurs. La réponse est-elle suffisante, ou avons-nous recréé, sous une autre forme, le guichet unique que l’invité redoute ?
Le territoire. La double majorité du peuple et des cantons, « pas du tout égalitaire » et pourtant salutaire, équilibre en Suisse les villes et les campagnes. L’invité y voit un remède à la centralisation parisienne. Notre texte libère les communes (Titre VII) ; doit-il aussi donner aux territoires un poids propre dans certaines votations ?
La milice. L’invité voudrait appliquer au numérique la culture suisse de la milice : des citoyens qui ne délèguent pas leur défense. Notre Constitution confie l’infrastructure à une communauté du logiciel libre et à quatre opérateurs indépendants au moins ; mais qui, concrètement, lira le code, relancera les audits, donnera l’alerte ? Une démocratie qui compte sur la cryptographie a besoin de citoyens qui sachent ce qu’est une clé privée, comme la République des instituteurs a eu besoin de citoyens qui sachent lire.
5. Hayek, encore, et pourquoi nous ne sommes pas des planificateurs
Une dernière tension mérite d’être nommée, parce qu’un lecteur attentif nous l’opposera. L’invité préfère le débat qui se fait partout, sans organisateur, à toute procédure conçue d’en haut : c’est une intuition hayékienne, et nous la partageons. Mais notre Agora, nos Formulateurs, notre Cour sont des procédures construites. Sommes-nous, à notre tour, des constructivistes ?
Nous ne le croyons pas, et la distinction est de Hayek lui-même : une règle générale, abstraite, publique, qui ne fixe aucun résultat, n’est pas un plan ; c’est la condition d’un ordre que personne ne commande. Le tirage au sort ne choisit pas les questions ; il empêche qu’on les choisisse à la place du peuple. La note contradictoire n’impose aucune conclusion ; elle empêche qu’on en impose une. Le secret du vote ne dit pas pour qui voter ; il empêche qu’on vous le dise. Nos institutions ne remplacent pas l’ordre spontané : elles en restaurent l’infrastructure manquante, celle que deux siècles de régime représentatif ont laissée en friche.
V. Dix questions aux militants
Une lecture qui ne débouche sur aucun chantier n’est qu’un commentaire de plus. Voici les dix questions que cette soirée nous laisse, et que nous ne trancherons pas seuls. Une seule règle : une critique s’accompagne d’une proposition.
Le reçu. Faut-il exiger de toute application de consultation citoyenne, y compris la nôtre, qu’aucun électeur ne puisse prouver son vote à un tiers, quitte à permettre de revoter autant de fois qu’on le veut, comme en Estonie ? Ou peut-on accepter, pour une consultation sans effet juridique, un vote que chacun peut retrouver et donc montrer ?
Les magasins. Comment distribuer un outil démocratique sans dépendre de Google et d’Apple, que le précédent russe de 2021 a montrés capables de céder en un jour ? Version web, magasins libres, installation accompagnée en mairie ou sur un marché : quelle combinaison, et qui s’en charge ?
Le registre. Qui doit dire qui vote dans une consultation citoyenne : l’État par la signature de ses puces, des tiers qui se portent garants les uns des autres (le « tiers authentifiant » proposé à l’antenne par Watchdog), les communes ? Et comment empêcher que celui qui tient le registre le gonfle ?
Les exclus. Comment faire participer ceux qui n’ont ni passeport biométrique, ni carte à puce, ni téléphone compatible, sans recréer le fichier que l’on veut abolir ? Le droit à une vie hors ligne doit-il s’appliquer aux votations citoyennes elles-mêmes ?
Le rythme. Quarante-huit questions par an : est-ce une ambition démocratique ou une fabrique de votes émotionnels ? Faut-il un délai minimal entre l’émergence d’un sujet dans l’Agora et sa mise aux voix, sur le modèle de la maturation suisse ?
La plateforme. L’infrastructure de l’Agora doit-elle rester le seul lieu où les doléances comptent, avec la mairie ? Comment donner du poids à ce qui se dit au bistrot, sur un marché ou dans une assemblée de quartier, sans le ficher ?
Le territoire. Faut-il, pour certaines votations, une double majorité du peuple et des territoires (départements, régions), comme la Suisse l’exige des cantons ? Pour quelles matières, et avec quel risque de blocage ?
La sanction. Quelle sanction pour la collecte inutile de données publiques : la prison, comme le propose l’invité, la responsabilité personnelle et pécuniaire du décideur, la nullité de la collecte ? Et qui la prononce, un juge ou un jury citoyen ?
Le prix de la liberté. Une administration peut-elle accorder un avantage, une remise, un délai, une priorité, à ceux qui passent par le numérique ? Où passe la ligne entre l’incitation légitime et la contrainte déguisée, celle des cinq francs de Neuchâtel ?
La milice numérique. Comment constituer dès maintenant, au sein du #PIC, une milice numérique au sens suisse du mot : des citoyens qui lisent le code de nos outils, conduisent ou commandent les audits, donnent l’alerte, et apprennent aux autres ce que sont une signature électronique et une clé privée ?
Vos réponses sont attendues dans les salons « 02- » du Discord du PIC et en commentaire sous chaque article de la Constitution d’urgence. Les meilleures nourriront les prochaines versions du texte, et le deuxième épisode de ce dialogue, qu’Alexis Roussel a accepté à l’antenne.
Conclusion : la tablette qu’on ne montre à personne
Nous étions partis de cinq francs.
Ils ne sont rien. Ils disent pourtant tout d’une époque où le pouvoir n’a plus besoin d’interdire pour gouverner : il lui suffit de rendre la liberté un peu plus chère que l’obéissance, et la surveillance un peu plus commode que la discrétion. Tocqueville avait prévenu que ce pouvoir-là ne brise pas les volontés ; il les amollit. Alexis Roussel a passé vingt ans à le démontrer, avec la patience d’un juriste et l’obstination d’un ingénieur, et il a obtenu ce que nous n’avons encore jamais obtenu en France : qu’un peuple consulté inscrive dans sa Constitution le droit de rester maître de lui-même.
Nous lui donnons raison sur l’essentiel. La collecte est déjà la surveillance ; ceux qui jurent le contraire mentent en connaissance de cause. L’État ne doit pas contrôler l’outil par lequel il naît. La donnée est un morceau de la personne, et non un baril de pétrole. Et l’application qu’il a aidé à construire est un cadeau fait aux Français : la première fois, en France, qu’un citoyen peut sortir de sa poche une preuve de nationalité que l’État lui a donnée pour le contrôler, et la retourner contre le monopole de la question.
Mais un cadeau s’examine. Il y a plus de deux mille cent soixante ans, des Romains écrasés par la puissance des grands ont réclamé une tablette de cire pour voter en paix. Les grands n’ont pas aboli la tablette ; ils ont demandé à la voir. Toute l’histoire du suffrage, de Cicéron à la loi de 1913, est l’histoire de ce combat entre le vote qu’on montre et le vote qu’on garde. L’isoloir l’a gagné pour nous en rendant le bulletin improuvable. Une application qui permet de retrouver son vote rouvre la question, et elle la rouvre au pire endroit : dans la cuisine, sous le regard de ceux qui ont autorité sur nous.
Alexis Roussel nous a donné la règle pour en sortir : imaginer son pire ennemi politique, et ne bâtir que des outils sur lesquels on accepterait de le combattre. Un outil où le vote se montre est un outil sur lequel le patron, le gourou et le clan peuvent compter. Un outil qui dépend de deux magasins américains est un outil que n’importe quel gouvernement peut fermer d’un coup de téléphone. Ce sont des défauts de jeunesse. Ils se corrigent. Ils se corrigeront d’autant mieux que des milliers de citoyens s’en seront mêlés, au lieu d’attendre qu’un ingénieur, si loyal soit-il, le fasse à leur place.
Le secret du vote n’a jamais été une affaire de technique. C’est une affaire de pouvoir. Il protège les faibles contre les forts, et il le fait en interdisant aux faibles eux-mêmes de prouver ce qu’ils ont choisi, pour que nul ne puisse jamais l’exiger d’eux.
Cicéron voulait que la tablette soit montrée aux grands.
Nous voulons qu’elle ne puisse être montrée à personne.
Pas même à nous.
#PIC #PourNosEnfants

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Annexe A : points saillants de l’entretien
- Le paradoxe de l’enveloppe. Le chiffrement de bout en bout protège le contenu d’un message, pas ses métadonnées : avec qui, quand, combien de temps, depuis où. Croisées entre elles et à grande échelle, ces métadonnées suffisent à reconstituer l’essentiel d’une vie [0:12:13 à 0:16:17].
- Le sophisme de la collecte. Les gouvernements jurent ne pas surveiller parce qu’ils ne font que collecter, ou faire collecter par le privé, en réservant l’accès au juge. Pour l’invité, la surveillance de masse commence avec la collecte systématique, qui crée le pot de miel et appelle l’automatisation de l’accès [0:17:20 à 0:22:25].
- La révision suisse des ordonnances sur la surveillance. Elle obligerait les fournisseurs de VPN et de messageries à identifier leurs utilisateurs ; rejetée par presque tous les partis, elle est en cours de réécriture depuis la motion adoptée par le Conseil des États le 10 décembre 2025.
- L’effet cliquet. Une mesure de surveillance n’est jamais retirée : Vigipirate en vigueur sans interruption depuis 1996, vidéosurveillance algorithmique des Jeux prolongée jusqu’en 2027, lois anti-blanchiment d’une efficacité dérisoire et d’un coût considérable [0:22:25 à 0:29:35].
- L’État, premier fuiteur. L’État collecte au-delà du nécessaire et protège mal : fuites de l’ANTS (11,7 millions de comptes, avril 2026) et de la DGFiP (août 2026), agressions de détenteurs de cryptomonnaies [0:36:43 ; 0:43:49].
- Inverser la peur. L’invité veut un droit pénal de l’abus de données : la prison pour qui impose une collecte inutile au service rendu [0:51:02 à 0:53:06].
- Des politiques « natives d’Internet ». Du RN à l’extrême gauche, aucun parti français n’aurait rompu avec l’approche autoritaire du numérique ; seuls les mouvements nés d’Internet (cypherpunks, pirates) porteraient une alternative [0:56:10 à 0:58:13].
- Le vote, moment où l’État se recrée. Le vote devrait être la dernière chose qu’on numérise ; l’État ne doit pas contrôler l’outil du vote, il ne garde que la tenue du registre [1:08:26 à 1:16:37].
- Genève, le code et la commission. L’invité a obtenu l’accès au code source du vote électronique genevois, puis sa publication, avant de siéger deux ans à la commission électorale ; Genève a abandonné son système en 2018 pour raisons financières [1:10:29 à 1:12:30].
- La prise de judoka. La puce du passeport, installée pour surveiller les frontières, devient une preuve de nationalité anonyme qui permet de voter sans l’État ; la technologie, née à Kiev, a d’abord servi à des opposants russes [1:16:37 à 1:24:46].
- Un vote hors la loi qui en a toutes les caractéristiques. Ni sondage ni pétition, la consultation par la puce reproduit un geste citoyen ; si elle devient une norme sociale, la classe politique ne pourra plus l’ignorer [2:54:35 à 2:58:38].
- Ce que l’outil ne fait pas. Il ne dit pas qui pose la question, comment, ni ce qu’on fera du résultat [1:25:46 ; 1:40:06].
- La mise en garde aux Français. L’appétit de référendums fait oublier l’émotion du vote ; la Suisse doit son consensus à deux ou trois ans de maturation, à la dépersonnalisation des campagnes et à des arguments construits pour tous [1:43:08 à 1:49:19].
- Cinq francs à Neuchâtel. Une remise accordée aux usagers en ligne rend plus coûteux l’exercice du droit à une vie hors ligne ; l’invité en a saisi le Grand Conseil [2:17:52 à 2:23:56].
- Pas de plateforme d’État pour le débat. En Suisse, le débat se fait partout ; seule la télévision publique organise un face-à-face, moitié oui, moitié non [2:35:10 à 2:39:17].
- La règle du pire ennemi. Un outil démocratique doit pouvoir servir à combattre son pire adversaire politique ; on doit être d’accord sur les outils, non sur les opinions [2:08:41 à 2:10:43].
Annexe B : concepts à retenir
Métadonnées. Données qui entourent une communication sans en être le contenu : correspondants, horaires, durées, volumes, lieux. Elles sont plus faciles à collecter, à croiser et à exploiter que les contenus.
Sophisme de la collecte. Argument selon lequel il n’y aurait pas surveillance tant qu’aucun humain n’accède aux données collectées. L’invité le tient pour volontairement trompeur.
Pot de miel (honeypot). Base de données dont la seule existence attire les convoitises des pirates et des États ; toute obligation de collecte en crée un.
Effet cliquet. Mécanique par laquelle une mesure de surveillance, introduite à titre temporaire et sur une émotion, n’est jamais abrogée et sert de base à la suivante.
Intégrité numérique. Droit fondamental qui étend à la dimension numérique de la personne la protection reconnue au corps et à l’esprit ; les données y sont des éléments de la personne, non des biens. Inscrit à Genève (2023), à Neuchâtel (2024) et au Titre V, article 3-1 de la Constitution d’urgence.
Droit à une vie hors ligne. Droit de n’être ni privé d’un service public ou d’un droit, ni désavantagé, du fait qu’on n’use pas d’un moyen numérique.
Capitalisme de surveillance. Expression de Shoshana Zuboff : modèle économique qui fait de l’expérience humaine une matière première dont on extrait des données de comportement pour les revendre ou prédire.
Preuve à divulgation nulle de connaissance. Procédé mathématique (Goldwasser, Micali, Rackoff, 1985) qui permet de prouver qu’une affirmation est vraie, par exemple « je suis français et majeur », sans rien révéler d’autre.
Vérifiabilité. Propriété d’un scrutin dont chacun peut contrôler que les suffrages ont été comptés tels qu’ils ont été émis.
Vote sans reçu (receipt-freeness). Propriété d’un scrutin où l’électeur ne peut prouver à personne ce qu’il a voté, ce qui le protège de l’achat de voix et de la contrainte. L’isoloir en est la forme matérielle.
Fonction minimale de l’État. Selon l’invité, la seule tâche électorale que l’État ne peut déléguer : dire qui est inscrit au registre des votants.
RIC spontané. Dans la doctrine du #PIC, votation organisée par des citoyens hors de tout cadre officiel, légale et sans effet juridique, qui vaut par le nombre de votants rapporté au corps électoral.
Dépersonnalisation. Trait des campagnes de votation suisses : le sujet n’est incarné par aucune figure politique, et les comités réunissent des gens de bords opposés.
Double majorité. Règle suisse qui exige, pour une initiative constitutionnelle, la majorité du peuple et celle des cantons, chaque canton pesant le même poids quelle que soit sa population.
Milice. Principe suisse selon lequel chaque citoyen participe lui-même à l’organisation politique et à la défense du territoire ; l’invité voudrait l’étendre au numérique.
Lisibilité. Concept de James C. Scott : l’effort de l’État pour simplifier et standardiser la société afin de la compter et de la gouverner d’en haut.
Annexe C : antithèses sourcées

Le chiffre de 80 %. L’invité affirme que « certaines études » permettent de déduire 80 % de ce que l’on dit ou fait par les seules métadonnées. Nous n’avons trouvé aucune étude qui avance ce chiffre. Le fond est en revanche établi : l’étude de Stanford publiée en 2016 dans les PNAS a tiré de simples métadonnées téléphoniques des informations médicales, religieuses ou relatives aux armes ; et la Cour de justice de l’Union européenne a jugé en 2014 que ces données permettent « de tirer des conclusions très précises » sur la vie privée.
La vidéosurveillance algorithmique « à peine un mois plus tard ». L’expérimentation des Jeux devait prendre fin en mars 2025 ; une première prolongation a été censurée par le Conseil constitutionnel en avril 2025 ; la seconde, adoptée avec la loi relative aux Jeux de 2030, a été validée le 19 mars 2026 et court jusqu’en 2027. Le cliquet a joué, mais en deux ans et deux lois, et pour une durée déterminée.
« Attendre un an » après la collecte des signatures. Le droit fédéral suisse ne fixe pas de durée minimale de collecte : il fixe un délai maximal de dix-huit mois pour réunir 100 000 signatures. La maturation dont parle l’invité est réelle, mais elle tient au temps que prennent le Conseil fédéral et le Parlement pour examiner l’initiative, qui se compte souvent en années.
La taille des cantons. L’invité évoque des cantons de 30 000 à 800 000 habitants ; l’écart réel est plus grand encore, d’environ 16 000 habitants en Appenzell Rhodes-Intérieures à plus de 1,5 million à Zurich, ce qui renforce son propos sur l’inégalité assumée de la double majorité. Exemple : le 29 novembre 2020, l’initiative pour des multinationales responsables a recueilli 50,7 % de oui, et a pourtant été rejetée faute de majorité des cantons.
« Le dernier référendum, on a carrément refusé le résultat. » La formule est politiquement défendable et juridiquement imprécise. Le traité établissant une Constitution pour l’Europe, rejeté le 29 mai 2005 par 54,67 % des votants, n’a jamais été ratifié par la France ; c’est un autre texte, le traité de Lisbonne, qui en reprenait l’essentiel, qui a été ratifié par voie parlementaire en février 2008.
Les camionneurs canadiens « passés sur Bitcoin ». En février 2022, le gouvernement canadien a aussi visé les dons en cryptomonnaies : la police a placé sous sanction 34 portefeuilles liés au convoi, et une partie des bitcoins a été saisie. Le recours au bitcoin n’a donc pas mis le mouvement hors d’atteinte. C’est un juge fédéral qui, le 23 janvier 2024, a jugé déraisonnable le recours à la loi sur les mesures d’urgence : la protection est venue du droit, non de la technique.
La censure bancaire « partout ». L’affirmation selon laquelle on couperait les comptes des militants d’extrême droite en France et d’extrême gauche en Italie ou en Allemagne n’est assortie d’aucune donnée vérifiable. Le cas des juges de la Cour pénale internationale, en revanche, est documenté : depuis 2025, les magistrats visés par les sanctions américaines ont vu leurs comptes clôturés, leurs cartes annulées et leurs services numériques coupés, y compris en Europe.
« Les États n’arrivent pas à faire de la vérifiabilité. » Vrai de Genève et de la Poste suisse ; moins de l’Estonie, où plus de 51 % des votants ont voté par Internet aux législatives de 2023, dans un système d’État. L’exemple estonien repose toutefois sur une identité électronique nationale obligatoire, que l’invité combat, et sur la possibilité de revoter.
Genève, « premier au monde ». Genève a été pionnière dès 2003 (Anières) ; mais le parti démocrate de l’Arizona avait déjà organisé une primaire présidentielle contraignante par Internet en mars 2000. Genève reste l’une des premières autorités publiques à l’avoir fait.
« Impossible pour un État d’arrêter ces usages-là. » Le 17 septembre 2021, Apple et Google ont retiré de leurs magasins russes l’application de vote tactique d’Alexeï Navalny après des menaces de poursuites contre leurs employés. Le protocole survit à un tel retrait ; l’usage de masse, beaucoup moins.
La Suisse, sanctuaire de la vie privée. De 1970 à 2018, l’entreprise suisse Crypto AG a vendu à plus de cent vingt pays des machines de chiffrement truquées au profit de la CIA et du renseignement allemand, et l’enquête parlementaire suisse de 2020 a conclu que le renseignement helvétique le savait.
Le peuple répond-il toujours bien ? L’invité a perdu la votation fédérale du 28 septembre 2025 sur l’identité électronique (50,4 % de oui) ; et le 30 novembre 2025, les Zurichois ont rejeté l’initiative pour un droit fondamental à l’intégrité numérique (74,61 % de non) ainsi que son contre-projet (55,63 % de non). À Neuchâtel, les 91,51 % de oui correspondent à une participation de 28,74 % ; et le droit n’y vaut que dans les relations entre le canton et ses habitants.
La carte d’identité à puce « depuis deux ans ». La nouvelle carte nationale d’identité électronique est délivrée dans toute la France depuis le 2 août 2021.
Les 40 000 votants russes. Le chiffre est celui de l’invité ; la presse spécialisée confirme le lancement, en mai 2024, d’un référendum d’opposition sur l’outil Freedom Tool, sans fournir de décompte indépendant de la participation.
L’efficacité de 0,1 % des lois anti-blanchiment. Le chiffre provient des travaux de Ronald Pol, qui situent les sommes interceptées entre 0,1 % et un peu plus de 3 % des produits estimés du crime selon les pays ; c’est un ordre de grandeur discuté, non une mesure officielle.
Sources
L’entretien et l’invité
- Politoscope TV, « [DIRECT] La démocratie à l’ère numérique – dialogue avec Alexis Roussel », 2 septembre 2026 : https://www.youtube.com/watch?v=vuoFEzXpLJE
- Alexis Roussel et Grégoire Barbey, Notre si précieuse intégrité numérique : plaidoyer pour une révolution humaniste, Slatkine, 2021 (notice et historique du concept) : https://en.wikipedia.org/wiki/Digital_integrity
- Le Temps, portrait d’Alexis Roussel, président du Parti pirate : https://www.letemps.ch/societe/alexis-roussel-president-laudacieux-parti-pirate
- Parti pirate suisse, présidences : https://en.wikipedia.org/wiki/Pirate_Party_Switzerland
- Alexis Roussel, « Referendum Citoyen, the revolutionnary app », 39e congrès du Chaos Computer Club, décembre 2025 : https://events.ccc.de/congress/2025/hub/en/event/detail/referendum-citoyen-the-revolutionnary-app
- Alexis Roussel, « Referendum Citoyen, the revolutionary app », Pirate Security Conference 2026 : https://events.pirate-secon.net/en/speakers-list/alexis-roussel/referendum-citoyen-the-revolutionary-app/
L’intégrité numérique en Suisse
- Le Temps, « Genève veillera à l’intégrité numérique de ses citoyens » (votation du 18 juin 2023) : https://www.letemps.ch/suisse/geneve/geneve-veillera-a-l-integrite-numerique-de-ses-citoyens
- Blick, « Les Neuchâtelois plébiscitent le droit à l’intégrité numérique » (24 novembre 2024, 91,51 % de oui, participation de 28,74 %) : https://www.blick.ch/fr/suisse/votations-cantonales-les-neuchatelois-plebiscitent-le-droit-a-lintegrite-numerique-id20350685.html
- Netzwoche, rejet zurichois du 30 novembre 2025 (initiative et contre-projet) : https://www.netzwoche.ch/news/2024-08-19/recht-auf-digitale-integritaet-kommt-wohl-vors-zuercher-stimmvolk
- Netzpolitik, « Das Grundrecht auf digitale Integrität und sein Erfolg in der Schweiz » (2025) : https://netzpolitik.org/2025/menschenrechte-das-grundrecht-auf-digitale-integritaet-und-sein-erfolg-in-der-schweiz/
- Le News, votation fédérale du 28 septembre 2025 sur l’identité électronique (50,4 % de oui) : https://lenews.ch/2025/09/28/swiss-voters-back-digital-ids-and-homeowner-tax-reform/
Métadonnées, surveillance et effet cliquet
- Université Stanford, « Telephone metadata can reveal surprisingly sensitive personal information » (2016) : https://news.stanford.edu/stories/2016/05/stanford-computer-scientists-show-telephone-metadata-can-reveal-surprisingly-sensitive-personal-information
- ABC News, « Ex-NSA Chief: “We Kill People Based on Metadata” » (mai 2014) : https://abcnews.go.com/blogs/headlines/2014/05/ex-nsa-chief-we-kill-people-based-on-metadata
- Cour de justice de l’Union européenne, arrêt Digital Rights Ireland, 8 avril 2014, affaires jointes C-293/12 et C-594/12, points 27 et 37 : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:62012CJ0293
- Parlement suisse, révision des ordonnances sur la surveillance des télécommunications, Conseil des États, 10 décembre 2025 : https://www.parlament.ch/fr/services/news/Pages/2025/20251210114305101194158159026_bsf086.aspx
- IT-Connect, « Proton menace de partir : la Suisse sur la voie d’une surveillance plus stricte que les États-Unis » : https://www.it-connect.fr/proton-menace-de-partir-la-suisse-sur-la-voie-dune-surveillance-plus-stricte-que-les-etats-unis/
- TechRadar, « A war against online anonymity: why Switzerland wants to change its surveillance law » : https://www.techradar.com/vpn/vpn-privacy-security/a-war-against-online-anonymity-why-switzerland-wants-to-change-its-surveillance-law-and-whats-at-stake
- Le Club des juristes, « Vigipirate “urgence attentat”, un dispositif d’exception ? » : https://www.leclubdesjuristes.com/societe/vigipirate-urgence-attentat-un-dispositif-dexception-5507/
- LCP, censure de la prolongation de la vidéosurveillance algorithmique dans la loi sur la sûreté dans les transports (avril 2025) : https://lcp.fr/actualites/securite-dans-les-transports-le-conseil-constitutionnel-censure-la-prolongation-de-l
- LCP, validation de la loi relative aux Jeux de 2030 et prolongation jusqu’en 2027 (19 mars 2026) : https://lcp.fr/actualites/videosurveillance-environnement-travail-le-conseil-constitutionnel-donne-son-feu-vert-a
- Ronald Pol, entretien sur l’efficacité des dispositifs anti-blanchiment (interest.co.nz) : https://interest.co.nz/opinion/93902/ron-pol-details-his-research-revealing-anti-money-laundering-rules-are-almost
- Ronald Pol, « Anti-money laundering: The world’s least effective policy experiment? Together, we can fix it », Policy Design and Practice, 2020 : https://doi.org/10.1080/25741292.2020.1725366
- Journal du Geek, fuite de 11,7 millions de comptes de l’ANTS (mai 2026) : https://www.journaldugeek.com/2026/05/04/piratage-de-lants-11-millions-de-francais-pirates-le-gouvernement-annonce-une-mesure-radicale/
- Cryptoast, intrusion dans le système d’information de la DGFiP (août 2026) : https://cryptoast.fr/?p=222425
- Cryptoast, « Agressions crypto : l’Adan saisit la CNIL sur les fuites de données fiscales » (octobre 2026) : https://cryptoast.fr/adan-saisit-cnil-fuite-donnees-dgfip-acteurs-crypto/
- Futura, « Palantir publie un manifeste » (22 avril 2026) : https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/guerre-futur-palantir-publie-manifeste-entreprise-veut-rendre-centrale-presque-tout-ce-comptera-demain-133907/
- Le Blog du modérateur, décision du Conseil constitutionnel n° 2026-911 DC du 14 août 2026 : https://www.blogdumoderateur.com/conseil-constitutionnel-censure-interdiction-reseaux-sociaux-moins-15-ans/
- Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 2020 (éd. originale 2019).
Vote électronique, cryptographie et application
- République et canton de Genève, « La chancellerie ouvre les portes du code source du vote électronique » (11 septembre 2012) : https://www.ge.ch/document/chancellerie-ouvre-portes-du-code-source-du-vote-electronique
- République et canton de Genève, « CHvote, le système public de vote électronique genevois sera encore plus transparent » (19 août 2015) : https://www.ge.ch/actualite/chvote-systeme-public-vote-electronique-genevois-sera-encore-plus-transparent-19-08-2015
- Swissinfo, abandon du vote électronique genevois (28 novembre 2018) : https://www.swissinfo.ch/fre/politique/abandon-du-e-voting-genevois_-c-est-un-coup-port%c3%a9-%c3%a0-la-r%c3%a9putation-du-vote-%c3%a9lectronique/44578808
- Vote électronique en Suisse, chronologie (Anières 2003, test public de 2019, reprise de 2023) : https://en.wikipedia.org/wiki/Electronic_voting_in_Switzerland
- ERR, record du vote par Internet aux législatives estoniennes de 2023 : https://news.err.ee/1608904730/estonia-sets-new-e-voting-record-at-riigikogu-2023-elections
- Cour constitutionnelle fédérale allemande, arrêt du 3 mars 2009 sur les machines à voter (2 BvC 3/07) : https://www.bundesverfassungsgericht.de/SharedDocs/Entscheidungen/DE/2009/03/cs20090303_2bvc000307.html
- Nextgov, « Arizona Democrats to Hold First Binding Internet Vote » (janvier 2000) : https://nextgov.com/digital-government/2000/01/arizona-democrats-to-hold-first-binding-internet-vote/241399
- Josh Benaloh et Dwight Tuinstra, « Receipt-Free Secret-Ballot Elections », 1994 : https://www.microsoft.com/en-us/research/publication/receipt-free-secret-ballot-elections/
- Stéphanie Delaune, Steve Kremer et Mark Ryan, « Coercion-Resistance and Receipt-Freeness in Electronic Voting », 2006 : https://members.loria.fr/SKremer/files/Publications/b2hd-DKR-csfw06.html
- The Block, référendum d’opposition russe sur Freedom Tool (mai 2024) : https://www.theblock.co/news/ecosystems/2024-05-10-former-pussy-riot-lawyer-launches-blockchain-powered-referendum-to-challenge-putins-inauguration-293528
- Freedom Tool, présentation de l’outil : https://ethereum.org/apps/freedom-tool/
- Breizh-info, lancement de Référendum Citoyen (juin 2026) : https://www.breizh-info.com/2026/06/21/261454/referendum-citoyen-lapplication-dalexandre-jardin-veut-imposer-la-democratie-directe-hors-du-cadre-de-letat/
- Expert-Zoom, « Référendum Citoyen : ce que dit le droit sur sa valeur légale » : https://expert-zoom.com/fr/actu/referendum-citoyen-france-droits-civiques-2026
- The Boston Globe, retrait de l’application de Navalny par Apple et Google (17 septembre 2021) : https://www.bostonglobe.com/2021/09/17/world/google-apple-remove-app-aimed-spurring-protest-voting-russia
- Crypto AG (révélations du 11 février 2020, enquête parlementaire suisse) : https://en.wikipedia.org/wiki/Crypto_AG
- Siècle digital, « Comment la CIA a acheté discrètement Crypto AG » (février 2020) : https://siecledigital.fr/2020/02/12/comment-la-cia-a-achete-discretement-crypto-ag-une-societe-de-chiffrementpour-espionner-ses-pays-clients/
- Clubic, la nouvelle carte nationale d’identité électronique (généralisée le 2 août 2021) : https://www.clubic.com/technologies-d-avenir/actualite-365357-la-nouvelle-carte-nationale-d-identite-electronique-avec-quelles-innovations-.html
- Insee, inscrits sur les listes électorales (février 2026) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2389209
Démocratie directe, Suisse et délibération
- ch.ch, l’initiative populaire fédérale (100 000 signatures en dix-huit mois, double majorité) : https://ch.ch/en/political-system/political-rights/initiatives/what-is-a-federal-popular-initiative
- Cantons suisses, populations : https://en.wikipedia.org/wiki/Cantons_of_Switzerland
- Business and Human Rights Resource Centre, rejet de l’initiative pour des multinationales responsables (29 novembre 2020) : https://www.business-humanrights.org/fr/derni%C3%A8res-actualit%C3%A9s/suisse-linitiative-pour-des-multinationales-responsables-est-rejet%C3%A9e/
- Participedia, Citizens’ Initiative Review de l’Oregon : https://participedia.net/method/5097
- Référendum français du 29 mai 2005 et ratification du traité de Lisbonne : https://en.wikipedia.org/wiki/2005_French_European_Constitution_referendum
- CoinDesk, sanctions contre 34 portefeuilles de cryptomonnaies liés au convoi canadien (16 février 2022) : https://www.coindesk.com/policy/2022/02/16/canada-sanctions-34-crypto-wallets-tied-to-trucker-freedom-convoy/
- Blockworks, jugement de la Cour fédérale du Canada sur la loi sur les mesures d’urgence : https://blockworks.com/news/canada-trucker-bitcoin-freeze-unlawful
- Justice Info, « Vivre sous sanctions américaines, c’est vivre dans une incertitude permanente » (juges de la CPI) : https://www.justiceinfo.net/fr/156817-vivre-sous-sanctions-americaines-cest-vivre-dans-une-incertitude-permanente.html
Histoire et théorie
- Cicéron, Des lois (De legibus), livre III, 10 et 33 à 39, texte latin : https://www.thelatinlibrary.com/cicero/leg3.shtml
- Montesquieu, De l’esprit des lois (1748), livre II, chapitre 2 : https://fr.wikisource.org/wiki/De_l%E2%80%99esprit_des_lois_(%C3%A9d._Nourse)/Livre_2
- Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II (1840), quatrième partie, chapitre 6 : https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_d%C3%A9mocratie_en_Am%C3%A9rique/%C3%89dition_1848/Tome_4/Quatri%C3%A8me_partie/Chapitre_6
- « Le moment de l’isoloir » (loi du 29 juillet 1913) : https://rpdroit.com/?p=2433
- Le scrutin secret, histoire comparée : https://en.wikipedia.org/wiki/Secret_ballot
- Le kleroterion athénien (Aristote, Constitution des Athéniens, 63 à 66) : https://en.wikipedia.org/wiki/Kleroterion
- L’attaque du registre de la population d’Amsterdam, 27 mars 1943 : https://en.wikipedia.org/wiki/1943_Amsterdam_civil_registry_office_bombing
- Maison d’Anne Frank, « The resistance attacks the population register of Amsterdam » : https://www.annefrank.org/en/timeline/128/the-resistance-attacks-the-population-register-of-amsterdam/
- William Seltzer et Margo Anderson, « The Dark Side of Numbers: The Role of Population Data Systems in Human Rights Abuses », Social Research, 2001 : https://jlgodwin.github.io/CSDE502-Sp23/Readings/Week%204/SeltzerAnderson2001.pdf
- Clubic, « Comment la CNIL a vu le jour il y a 50 ans » (SAFARI, 1974) : https://www.clubic.com/actualite-522174-comment-la-cnil-a-vu-le-jour-il-y-a-50-ans.html
- Daniel J. Solove, « Privacy and Power: Computer Databases and Metaphors for Information Privacy », Stanford Law Review, 2001 : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=248300
- Friedrich A. Hayek, « The Use of Knowledge in Society », American Economic Review, 1945 : https://www.econlib.org/library/Essays/hykKnw.html
- Jeremy Bentham, Panopticon (1791) ; Michel Foucault, Surveiller et punir (Gallimard, 1975) ; Franz Kafka, Le Procès (1925) ; James C. Scott, Seeing Like a State (Yale University Press, 1998) ; Friedrich A. Hayek, Droit, législation et liberté (1973-1979).
Sur Politoscope
- « Qui tient l’antenne tient le référendum » (28 octobre 2026) : https://politoscope.fr/qui-tient-lantenne-tient-le-referendum
- « Censurer le censeur, et après ? Retailleau, Jardin, Benhessa » (6 octobre 2026) : https://politoscope.fr/censurer-le-censeur-et-apres-retailleau-jardin-benhessa-ce-que-le-pacte-constitutionnel-ouvre-et-ce-quil-laisse-ferme
Le PIC

- Constitution d’urgence, Titre V, article 3-1 (intégrité numérique) : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/titre-v-droits-fondamentaux-integrite/titre-v-art-3-1-integrite-numerique/
- Constitution d’urgence, Titre VIII, article premier (souveraineté numérique comme protection des personnes) : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/titre-viii-souverainete-numerique/titre-viii-art-1-souverainete-numerique-comme-dimension/
- Constitution d’urgence, Titre VIII, article 2 (données personnelles, éléments de la personne) : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/titre-viii-souverainete-numerique/titre-viii-art-2-propriete-citoyenne-donnees-reversibilite/
- Constitution d’urgence, Titre VIII, article 6 (surveillance algorithmique de l’espace public) : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/titre-viii-souverainete-numerique/titre-viii-art-6-surveillance-algorithmique-espace-public/
- Constitution d’urgence, Titre I, article 12 (sincérité et vérifiabilité des scrutins) : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/titre-i-souverainete/titre-i-art-12-sincerite-verifiabilite-scrutins/
- Constitution d’urgence, Titre II, article 7 (les Formulateurs) : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/titre-ii-gouvernance-collegiale-cercles/titre-ii-art-7-formulateurs-sept-cent-soixante-dix/
- Constitution d’urgence, Titre II, article 8 (l’Agora citoyenne) : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/titre-ii-gouvernance-collegiale-cercles/titre-ii-art-8-agora-citoyenne-sept-mille-cent/
- Constitution d’urgence, Titre VII, article 2 (libération des communes) : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/titre-vii-collectivites-subsidiarite/titre-vii-art-2-liberation-communes/
- Abécédaire, la preuve à divulgation nulle de connaissance : https://pari-intelligence-collective.org/abecedaire/pic-en-propre/preuve-divulgation-nulle/
- Abécédaire, l’application référendaire : https://pari-intelligence-collective.org/abecedaire/pic-en-propre/application-referendaire/
- Abécédaire, les RIC spontanés : https://pari-intelligence-collective.org/abecedaire/outils-souverainete/ric-spontanes/
- Autodéfense, « Votre démocratie numérique sera piratée : le vote en ligne n’est pas sûr » : https://pari-intelligence-collective.org/autodefense/votre-constitution/vote-numerique-pirate/
- Autodéfense, « L’intégrité numérique, un gadget suisse : même Zurich n’en a pas voulu » : https://pari-intelligence-collective.org/autodefense/votre-constitution/gadget-suisse-zurich/
- Constitution d’urgence, texte intégral : https://pari-intelligence-collective.org/constitution/
- Rejoindre le PIC : https://pari-intelligence-collective.org/rejoindre/