Juger sans sacrifier

Cinquième dialogue entre Bascar, de la chaîne Hypnomachie, et Frédéric Bascuñana : trois heures pour savoir si nous sommes tous sous hypnose, et une dispute franche sur la seule question qui fâche, celle de savoir si l’on peut comprendre le mal sans l’excuser. Le PIC tranche à sa manière : ni bouc émissaire ni compassion sans jugement, mais un jugement rendu à plusieurs, à visage découvert, et ordonné à la vérité plutôt qu’à la vengeance.

⚜️ « Le PIC répond » ⚜️

Bascar (chaîne Hypnomachie) et Frédéric Bascuñana, cinquième dialogue de la série, en direct sur Politoscope TV le 21 août 2026. Vidéo intégrale et originale : https://www.youtube.com/watch?v=P3JwxguTAwU (chaîne Politoscope TV).

« L’état social, comme l’état hypnotique, n’est qu’une forme du rêve, un rêve de commande et un rêve en action. N’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées : telle est l’illusion propre au somnambule, et aussi bien à l’homme social. » Gabriel Tarde, Les Lois de l’imitation, 1890 (passage publié dès novembre 1884 dans la Revue philosophique)

Fiche technique

Objet commenté : « [DIRECT] Sommes-nous tous sous hypnose ? – dialogue Bascar-Bascuñana (épisode 5) », Politoscope TV, direct du vendredi 21 août 2026, ouvert à 21 h 36 (heure de Paris) et refermé peu avant une heure du matin, soit 3 h 11 min 51 s ; diffusé en même temps sur un salon vocal ouvert sur X ; 3 725 vues relevées le 28 octobre 2026.

Interlocuteurs : Bascar, animateur de la chaîne Hypnomachie, que Frédéric Bascuñana présente comme « notre spécialiste des hypnoses de masse, des emprises et des conditionnements » (00:05:05) ; Frédéric Bascuñana, fondateur du PIC et rédacteur en chef de Politoscope ; Alain Gonzales au salon vocal ; et, par écrit, une poignée d’auditeurs dont les commentaires ont plusieurs fois relancé la discussion.

La série : quatre dialogues précédents, enregistrés sur près de deux ans et non encore valorisés sur ce site : Tous pervers ? Le ruissellement de la perversion (épisodes 1, 2 et 3), puis Identifier et surmonter les affres de la déshumanisation (épisode 4). Ce cinquième volet n’ouvre pas de chantier neuf : il revient sur les questions laissées en suspens, au moment où les deux auteurs annoncent à l’antenne un livre coécrit (00:02:02).

Méthode : transcription automatique de la vidéo relue de bout en bout ; citations débarrassées des hésitations de l’oral (les « euh », les reprises, les faux départs) sans rien changer au sens, coupures signalées par […] ; chaque citation est horodatée et renvoie à la minute correspondante de la vidéo. Les affirmations de fait avancées par les intervenants sont données comme les leurs ; celles qui ne tiennent pas devant les sources sont confrontées dans le corps du texte et en annexe C.

Une précision de maison : l’un des deux interlocuteurs est le fondateur du PIC. Qu’on ne s’étonne pas de voir la rédaction le discuter comme elle discute ses invités : c’est la règle, et nous y tenons. On ne publie que ce qui a survécu.

Ouverture : un bandeau sur les yeux, à Passy

Le 11 août 1784, neuf hommes signent à Paris un rapport commandé par le roi. Il y a là Benjamin Franklin, chez qui l’on s’est réuni à Passy ; le chimiste Lavoisier ; l’astronome Bailly ; un médecin nommé Guillotin, et quelques autres. On leur a demandé de dire si le « magnétisme animal » de Franz Anton Mesmer, qui fait tomber en convulsions les dames de la meilleure société autour d’un baquet de bois, repose sur un fluide réel.

Ils ont fait quelque chose d’inouï pour l’époque : ils ont bandé les yeux des patients.

Magnétisés sans le savoir, ceux-ci ne sentaient rien ; persuadés à tort d’être magnétisés, ils entraient en crise. La conclusion tient en une phrase que les manuels de méthode devraient graver au fronton de chaque laboratoire : « l’imagination sans magnétisme produit des convulsions, et […] le magnétisme sans l’imagination ne produit rien ». Les effets observés, ajoutent les commissaires, tiennent « à l’attouchement, à l’imagination mise en action, et à cette imitation machinale qui nous porte malgré nous à répéter ce qui frappe nos sens » ; et le spectacle public de ces crises est dangereux, « à cause de cette imitation dont la nature semble nous avoir fait une loi ».

Retenez le mot : imitation. Il reviendra.

Car l’histoire a un épilogue que les mêmes manuels oublient. Neuf ans plus tard, Bailly, devenu entre-temps maire de Paris, monte à l’échafaud le 12 novembre 1793, sur le Champ-de-Mars, là même où il avait fait tirer sur la foule en juillet 1791, sous les huées d’un peuple qui tenait enfin son coupable. Lavoisier le suit le 8 mai 1794. Les hommes qui avaient démasqué l’imitation machinale d’un salon mondain ont été dévorés par l’imitation machinale d’une nation entière ; et l’instrument porte le nom de l’un des signataires.

Deux cent quarante-deux ans et dix jours plus tard, le 21 août 2026, deux amis se retrouvent en direct pour se demander si nous sommes tous sous hypnose. L’un, Bascar, a fait de l’emprise son objet d’étude et le nom de sa chaîne (Hypnomachie, littéralement : le combat contre l’hypnose, ou des hypnoses entre elles). L’autre, Frédéric Bascuñana, a fondé un mouvement qui parie sur l’intelligence collective, c’est-à-dire sur l’hypothèse qu’un peuple peut se réveiller sans attendre qu’on le réveille. Ils s’étaient promis la friction : « ce ne sera ni un cours, ni un sermon », annonçait la description de la vidéo, mais « deux heures d’auto-défense mentale, en bonne compagnie ». Il y en eut trois, et la friction fut tenue.

Ce qui frappe, à la réécoute intégrale, c’est que les deux questions de 1784 ont traversé la soirée sans que personne les nomme. La première est celle du bandeau : comment savoir si ce que nous prenons pour une transe n’est pas une simple inattention, et ce que nous prenons pour une orchestration n’est pas notre propre imagination mise en action ? La seconde est celle de l’échafaud : que faire du coupable, une fois qu’on l’a désigné, et que devient une société qui a besoin d’en désigner un pour tenir debout ?

Sur la première, les deux hommes s’entendent presque. Sur la seconde, ils se sont affrontés pendant près d’une heure, avec une franchise qu’on ne voit plus guère sur aucune antenne, au point que Bascar a fini par décréter qu’il n’y avait « pas de débat », que c’était « de l’ordre de la foi » (00:55:53).

Il avait tort sur ce point précis, et c’est notre propos : il y avait un débat, il était même le plus important de la soirée, et le PIC y a déjà répondu, par écrit, dans un texte que Frédéric Bascuñana avait lui-même rédigé au cœur de l’été, et mis en ligne six jours plus tôt, sans peut-être mesurer qu’il tranchait d’avance la querelle.

Notre méthode est celle de la maison. Nous acceptons le diagnostic de Bascar, presque entièrement : l’emprise existe, elle procède par petites touches, elle exploite nos économies cognitives, elle fabrique des boucs émissaires et en vit. Nous acceptons aussi l’exigence de Frédéric Bascuñana : on ne bâtit rien sur une compassion qui renonce à juger. Puis nous déplaçons la cause d’un cran plus bas : l’hypnose collective n’est pas d’abord une affaire de manipulateurs, ni même de manipulés ; c’est une affaire de jugement, c’est-à-dire de la manière dont une société décide, ensemble, de ce qui est vrai et de ce qui est dû. Un peuple qui ne juge plus rêve sur commande. Un peuple qui juge seul, dans la fièvre, sacrifie. Entre les deux, il y a une voie étroite, et elle a un nom : juger sans sacrifier.

Nous suivrons le fil de la soirée en six temps : le seuil où la perversion devient perversité ; la querelle du bouc émissaire, qui en est le cœur ; la question du pouvoir, qui attire ou fabrique ses pervers ; celle du père, absent ou providentiel ; puis un long détour par l’histoire, de Gorgias à Gustave Le Bon, avant de dire où nous cessons de suivre nos deux interlocuteurs et ce que la Constitution d’urgence du PIC répond à leur dispute.

I. Le seuil : où la perversion devient perversité

1. Une question d’élève, posée à dessein

Frédéric Bascuñana ouvre le feu sur une question qu’il dit lui-même naïve, et qui ne l’est pas. Lors du premier épisode, Bascar lui avait appris à distinguer la perversion (un « mode de jouir », une économie psychique dont presque personne n’est exempt) de la perversité. Il revient donc à la charge : « À quel moment exact est-ce que la perversion cesse d’être moralement neutre […] pour devenir véritablement condamnable ? Est-ce qu’il y a une ligne qui te permet […] de dire : il y a un moment où l’on n’a pas d’autre choix que de convoquer un minimum de jugement moral ? » (00:12:10)

La réponse de Bascar commence par un refus, et ce refus contient toute sa pensée.

« Je me place très, très rarement d’un point de vue moral. Pour être franc, la morale est quelque chose qui ne m’intéresse pas. L’éthique, oui, l’éthique m’intéresse vraiment. Pour moi, la morale, c’est une éthique qui n’est pas encore éclose. C’est une chenille qui n’est pas devenue papillon, parce que la morale, elle est collective […]. Ça veut dire qu’il y a un processus d’individuation qui n’a pas encore eu lieu. L’éthique, par définition, elle est personnelle, elle est unique. […] Là où, dans la morale, il y a encore une naïveté épistémique de penser que nos règles sont les bonnes, et la preuve, on est plein à les penser. Alors, on ne peut pas tous se tromper ensemble, hein ? Bah si, on peut. Et d’ailleurs, l’histoire l’a montré allègrement. » (00:13:11)

On peut sourire de la chenille. On aurait tort de sourire de la suite. « On ne peut pas tous se tromper ensemble ? Bah si, on peut » : c’est la phrase que les commissaires de 1784 auraient pu inscrire sous leur rapport, et c’est l’objection que tout démocrate sérieux doit se faire à lui-même avant qu’on la lui fasse. Le PIC, qui parie sur l’intelligence du nombre, sait que le nombre peut délirer ; c’est pourquoi il ne parie pas sur le nombre brut, mais sur le nombre organisé, contredit, délibérant. Nous y reviendrons.

2. La ligne rouge : l’infrahumanisation et le sacrifice

Frédéric Bascuñana ne lâche pas. Il propose un critère : le moment où l’autre cesse d’être un sujet libre et consentant pour devenir l’objet d’un mode de jouir, « réifié, contraint, nié comme personne » (00:15:14). Bascar l’accepte, à une nuance près, qui est capitale.

« La ligne rouge, c’est l’infrahumanisation et la logique sacrificielle. […] Mais pour moi, ça n’est pas une notion morale, justement, c’est une notion éthique. C’est moi, en tant qu’individu souverain, qui choisis de placer mon éthique à cet endroit-là. » (00:16:14) Puis, pour qu’on ne le soupçonne pas de surplomb : « Moi, je n’ai pas une structure perverse, mais comme tout le monde, j’ai des traits pervers, ou de temps en temps des stratégies qui relèvent de ce mode de jouir, ce qui est le cas de 98 % de la population. » Trait n’est pas structure ; la distinction est classique, et elle est saine.

Vient alors la phrase la plus dense de la soirée, qu’il faut lire deux fois :

« La non-sacrificialité, c’est une éthique, ce n’est pas une morale. C’est ça qu’il faut comprendre, parce que sinon c’est une contradiction dans les termes : qui dit morale dit collectif, qui dit collectif dit mythe fondateur, et qui dit mythe fondateur dit sacrifice au départ. Donc la non-sacrificialité ne peut être qu’éthique, et jamais morale. » (00:17:15)

Le syllogisme est girardien de bout en bout, et Bascar ne s’en cache pas. Il a une conséquence politique qu’il tire lui-même un peu plus loin, à propos d’une querelle qui déchire alors une partie de la droite en ligne : « je vois des gens […] qui se vivent comme des nationalistes, des identitaires […] : c’est toujours collectif, c’est toujours des points de vue moraux. […] La pensée ne s’est pas encore individuée pour arriver à une éthique profondément personnelle. Et à mon avis, tant qu’on n’a pas fait ce travail, eh bien on est condamné à vivre dans des sociétés sacrificielles, et après, c’est le retour de la violence. Alors après, ça va être la chaise musicale avec le bouc émissaire qui va tourner. » (00:19:18)

La chaise musicale du bouc émissaire : retenez l’image, elle est exacte. Dans les sociétés qui ne savent pas juger, le coupable tourne ; il change de visage à chaque crise, mais la chaise reste.

3. L’éthique au-delà du bien et du mal

Une auditrice, Nathalie, rappelle dans le fil écrit la définition scolaire de l’éthique (la réflexion sur le bien et le mal). Bascar la retouche, et sa retouche est un autoportrait :

« Moi, je pense que l’éthique, elle commence quand on est au-delà du bien et du mal, justement. […] C’est la morale qui s’occupe du bien et du mal, et qui est collective. Alors que l’éthique, c’est justement la pleine compréhension du fait qu’on est incapable de dire ce qui est bien et ce qui est mal, et que, malgré cette incapacité, il va nous falloir poser des actes dans le monde dont nous allons devoir répondre. » (00:22:20)

On reconnaît Nietzsche dans la formule et Kierkegaard dans l’esprit : le chevalier de la foi qui agit sans garantie. C’est une éthique d’adulte. C’est aussi, nous le verrons, une éthique de solitaire, et c’est là que le bât blessera.

4. Trois béquilles pour juger : Kant, Mill, Arendt

Frédéric Bascuñana, qui se dit plongé cet été-là dans Hannah Arendt (une série radiophonique de France Culture l’y a ramené), propose alors trois outils, moins pour contredire que pour armer l’auditoire.

Le premier est Kant et sa « formule de l’humanité » : traiter l’humanité, dans sa personne et dans celle d’autrui, « toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen » (Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785). Transposé dans le vocabulaire de Bascar, observe-t-il, « c’est un critère qui nomme exactement le basculement. C’est la perversité, c’est l’instrumentalisation totale, la négation de l’autre comme sujet » (00:26:22).

Le deuxième est John Stuart Mill et le harm principle (le principe de non-nuisance) de De la liberté (1859) : la société n’est fondée à contraindre un individu que pour l’empêcher de nuire à autrui, « son propre bien, physique ou moral, n’est pas une justification suffisante ». D’où la neutralité morale des conduites entre adultes consentants et informés, et le basculement dans le condamnable au seul moment où l’on nuit (00:27:22).

Le troisième est Arendt elle-même, et son triptyque inachevé : Penser, Vouloir, et le troisième volume, Juger, dont on n’a retrouvé que la page de titre dans sa machine à écrire après sa mort, en décembre 1975. « Nous sommes tous des sujets pensants, dotés de volonté, mais aussi qui, dans un système politique idéalement fluide, seraient en capacité de juger. Malheureusement, nous avons tendance à voir l’esprit critique s’émousser, et nous confondons parfois l’esprit de critique avec l’esprit critique. » (00:28:24)

Le décor est planté. D’un côté, une éthique personnelle qui refuse de juger autrui parce qu’elle sait que le jugement collectif est la matrice du sacrifice. De l’autre, une exigence de jugement qui sait que, sans lui, le mal n’a plus de nom. La suite était écrite : il suffisait d’un mot pour mettre le feu.

Ce mot fut « pervers narcissique ».

II. La querelle du bouc émissaire

1. Le mot qui fâche

Pour illustrer le passage graduel de la perversion à la perversité, Frédéric Bascuñana convoque Marie-France Hirigoyen et son Harcèlement moral (1998), qui avait décrit « de manière assez rigoureuse, et vécue » la clinique concrète de ce que Kant et Mill pensaient dans l’abstrait : un basculement qui ne se fait « non pas par un acte spectaculaire, mais dans un processus graduel : disqualification, isolement, inversion de la culpabilité, jusqu’à la destruction morale de la cible » (00:30:26). Puis il ose le parallèle politique : « c’est exactement ce qu’on vit collectivement sous la pression de la Macronie », par « petites touches qui, chacune prise isolément, semblent anodines », jusqu’à ce que l’addition devienne monstrueuse et que l’on doute de ses propres perceptions (00:31:27).

Bascar l’interrompt, et ce n’est pas une politesse.

« Je suis désolé de t’interrompre, Fred, mais moi je ne suis vraiment pas à l’aise du tout avec ce terme de pervers narcissique, au point d’avoir écrit un bouquin là-dessus. […] C’est une notion qui n’est pas très solide en psychanalyse tout court, qui a eu un énorme succès commercial parce qu’elle permettait de créer un bouc émissaire à peu de frais, mais qui, lorsqu’on va un petit peu en détail dans la clinique, pour moi ne renvoie pas à quelque chose de l’ordre du réel. Donc pour moi, ça n’est pas un symbole, c’est un diabole. » (00:32:28)

Le jeu de mots est savant : le symbolon grec réunit ce qui était séparé, le diabolos sépare ce qui était uni. Bascar précise aussitôt ce qu’il reproche à l’étiquette : « Il est rarissime que j’aie pu voir quelqu’un qui employait ce terme et qui, à la fin du processus, ait réussi à rejoindre l’autre. C’est-à-dire que l’usage du terme antagonise ; l’usage du terme coupe la compassion, coupe l’unité, et permet justement de recréer une logique girardienne de bouc émissaire. Qu’est-ce que nous voulons ? Et si ce que nous voulons, c’est de l’intelligence collective, eh bien ça va nous demander d’être en fraternité avec ces gens-là. On peut dire non à leur stratégie de gaslighting [manipulation par le doute], […] évidemment que c’est inacceptable. » (00:33:29)

Il ajoute deux choses qu’aucun militant ne devrait oublier. La première : « les pervers ne rentrent que s’il y a un trou », autrement dit l’emprise suppose une faille chez celui qui la subit, et la dénonciation qui dispense de regarder cette faille relève d’un « sophisme de processus désymétrisé ». La seconde est d’une humanité rare : le terme peut être utile « à un moment donné du processus de reconstruction et du processus de deuil, pour se permettre de nommer les choses et pour se sentir légitime à dire : je souffre » ; mais au-delà, « c’est aussi pertinent que de se bourrer la gueule un lendemain de rupture » (00:34:30).

Les faits donnent raison à Bascar sur le premier point. La « perversion narcissique » a été forgée en 1986 par le psychanalyste Paul-Claude Racamier ; elle ne figure dans aucune des grandes classifications psychiatriques, qui ne connaissent que le trouble de la personnalité narcissique, et nombre de cliniciens la tiennent pour une étiquette de sens commun plus que pour un diagnostic (voir l’annexe C). Elle n’en désigne pas moins des conduites réelles, que Hirigoyen a décrites avec exactitude ; mais elle les attribue à une essence. C’est tout le problème.

2. Conscience ou rails hypnotiques

Frédéric Bascuñana maintient le mot, et il dit pourquoi : « ça me permet de documenter empiriquement le moment du basculement et de nommer le mal ; mais surtout, puisqu’il y a un basculement, et que je suis existentialiste, j’estime que ce basculement est fait par une personne consciente. » (00:35:32) Bascar lui oppose le rasoir d’Ockham : « pourquoi postuler la conscience quand on peut expliquer les choses [autrement] ? Mon rasoir d’Ockham s’étrangle. »

La suite est un duel de méthode, et chacun y a sa part de vérité.

Le fondateur du PIC : « le risque, me semble-t-il, la pente glissante de cette analyse clinique moralement neutre, c’est justement de ne plus dessiner la ligne rouge au-delà de laquelle on a l’infrahumanisation d’autrui, et la responsabilisation de celui qui fait le mal. […] Je ne peux pas fraterniser avec celui qui est passé de la perversion à la perversité. » (00:35:32 et 00:36:33) Et plus loin : « s’il y a destruction de l’autre, je ne peux pas prendre le risque de le déresponsabiliser. Je ne peux pas. » (00:37:34)

L’animateur d’Hypnomachie : protéger le vulnérable va de soi, « tout comme tu peux protéger un enfant qui est tombé par terre et où il y a une machine qui va lui rouler dessus », mais c’est un autre sujet ; la seule question est celle de la conscience, et « notre rasoir nous invite à ne pas postuler chez autrui une malignité alors que les choses s’expliquent largement suffisamment avec des rails hypnotiques et une psyché qui n’a pas pu développer un terrain névrotique suffisant » (00:37:34). Le pervers, dans la clinique, ne voit pas la destruction qu’il cause : « il est tellement sur lui et sur sa propre jouissance qu’il ne le voit pas. L’autre est réduit au statut d’objet de jouissance. » (00:38:35)

Réplique de Frédéric Bascuñana, qui est le cri du cœur de toute la soirée : « Je comprends pourquoi, en psychologie, on dit ça […]. Mais au quotidien, je suis désolé, c’est du suicide que tu nous demandes. Du suicide psychique, c’est d’accepter que quelqu’un qui détruit d’autres personnes, on va dire : il ne voit pas son mode de jouissance. » (00:39:36) Il se réclame de la seule chose qu’il dit garder de Sartre, l’existentialisme : on ne peut pas utiliser d’excuses, et Sartre avait vu venir le jour où la psychanalyse servirait d’excuse à tous les pervers.

La référence est juste, et elle mérite d’être précisée. Dans L’Être et le Néant (1943), Sartre refuse l’inconscient freudien précisément parce qu’il y voit un alibi de la mauvaise foi : on se raconte qu’une force en nous a agi à notre place. Bascar, de son côté, ne nie pas la responsabilité ; il nie qu’elle passe par la conscience du pervers, et il en déplace le siège vers la société qui le laisse agir. Ce sont deux théories de la liberté. Elles ne se réfutent pas l’une l’autre ; elles se répondent.

Bascar le dit d’ailleurs en une ligne : Frédéric « confond comprendre, se relier, excuser, cautionner » (00:40:36). Et Frédéric lui répond par la phrase qui donne la clé de son insistance : « ce qui est très clair pour toi est très dangereux pour ceux qui nous écoutent. »

3. Eichmann, ou le psychologisme comme ligne de défense

Pour montrer le danger, le fondateur du PIC va chercher l’exemple le plus lourd : Adolf Eichmann à Jérusalem, tel qu’Hannah Arendt l’a observé en 1961. Il rappelle la scène que tous les lecteurs d’Eichmann à Jérusalem gardent en mémoire : l’accusé déclare avoir vécu selon les préceptes moraux de Kant, et notamment selon une définition kantienne du devoir ; l’impératif catégorique, dans sa version domestique, était devenu l’obéissance au Führer. « Sauf qu’Eichmann est intelligent. Il sait qu’il a poussé des gens à l’abattoir. […] Il se présente en permanence comme un bouc émissaire », victime de son propre mode de jouir, du système, de la morale de son époque (00:43:40 et 00:44:41). « Si j’ai Eichmann devant moi à Jérusalem, je refuse de le psychanalyser. » (00:45:43)

Et il formule ce qui est, à nos yeux, le véritable objet de son inquiétude, bien plus qu’une divergence clinique : « mon vrai sujet, c’est de montrer ce que je pense être la dangerosité d’un discours élaboré sur un niveau de réalité très élevé, quand ce discours devient performatif à l’échelle de ceux qui le détournent. […] Eichmann a utilisé Freud, Eichmann a utilisé Kant. C’est ça mon point, et c’est un point vertigineux pour moi : c’est le pouvoir performatif de tout ce champ lexical. » (01:06:06)

Bascar a deux réponses, l’une sèche, l’autre profonde. La sèche : « Je n’ai jamais dit ça » (qu’il fallait dédouaner) ; « et un couteau peut servir à tuer des gens » (01:03:01). La profonde : c’est Arendt elle-même qui situe le mal « dans le vide de la pensée », et le tribunal est un contexte où, par définition, « le but […] c’est d’essayer de déterminer une victime émissaire. Bah chacun sauve sa peau, et c’est bien normal. » (00:45:43 et 00:46:43) On ne juge pas une éthique de la paix sur un champ de bataille : « c’est beaucoup plus compliqué d’être non sacrificiel quand tu es sur un champ de bataille avec des mecs qui te chargent à l’arme blanche que quand on est dans une communauté humaine […] déjà rodée ».

Il y a là une vérité que le PIC a inscrite dans ses textes sans toujours la formuler : on ne change pas les comportements en prêchant aux individus, on les change en changeant le contexte où ils agissent. Bascar le dira lui-même une heure plus tard, à propos de la société liquide : pour vivre un niveau de réalité, « il faut un cadre, un environnement et des gens qui ont accès à ce niveau de réalité » (03:00:07). Retenez la phrase : c’est un programme constitutionnel qui s’ignore.

4. Un monde sans coupable ?

Puis vient la question qui a donné son titre à notre réflexion. Bascar, après une demi-heure de joute : « Et alors, ça nous amènerait à un monde sans coupable ? Ce serait si terrible que ça ? » Frédéric Bascuñana, sans une seconde d’hésitation : « Oui, ça serait absolument terrible. » (00:47:44)

L’animateur d’Hypnomachie développe alors une thèse qu’il faut entendre jusqu’au bout. Il convoque Henri Laborit et ses rats qui, enfermés dans l’impuissance, se battent entre eux pour ne pas la vivre. Le tribunal, dit-il, a une fonction « limbique » : apaiser l’angoisse des innocents. « Moi, je préfère avoir des innocents qui ne sont pas angoissés […]. Mais le prix à payer pour développer des modus operandi non sacrificiels, c’est de faire face à son angoisse. Et c’est là où je parle d’un travail personnel d’individuation : c’est de devenir justement suffisamment adulte pour ne pas attendre de rituels sacrificiels collectifs un moyen de faire face à son angoisse, et de trouver des ressources internes. » (00:48:46)

Le fondateur du PIC est choqué, et il le dit avec des mots de père : « quand tu dis ça, tu le dis avec une froideur clinique qui est flippante pour un parent, par exemple, qui se projetterait dans la mort de son enfant et qui serait face à un taré. Il n’a pas envie qu’on lui dise gentiment que le tribunal ne ressuscitera pas son fils […]. Il préfère se remettre un peu de sens, peut-être. » (00:49:47)

Bascar répond par la justice restaurative, ces dispositifs où l’auteur et la victime, ou ses proches, se rencontrent sous l’égide de médiateurs formés : « à partir du moment où un assassin réalise ce qu’il a fait, qu’il s’amende réellement […], il y a quelque chose de palpable, même pour un père dont l’enfant s’est fait tuer. Dans ces moments-là, la mort de l’enfant et le processus collectif de restauration n’ont pas servi à rien, puisque c’est un être humain qui désormais s’est ouvert à son humanité. […] Pourquoi privilégier des méthodes hautement sacrificielles lorsque l’on a à disposition […] des méthodes moins sacrificielles et qui obtiennent le même résultat, voire un résultat bien supérieur, pour le groupe social, pour l’assassin et pour la victime ? C’est de l’optimisation bête et méchante. » (00:50:47)

Il avance des ordres de grandeur, en prévenant honnêtement qu’il ne faut pas les retenir « au centime » : 15 à 23 % de victimes satisfaites dans la justice classique, 68 à 80 % dans la justice restaurative (00:58:57). Nous avons vérifié : la direction est juste, l’ampleur ne l’est pas. Les méta-analyses disponibles (ministère canadien de la Justice, 2001 ; revue systématique Campbell, 2013) établissent une satisfaction des victimes significativement plus élevée, moins de désir de vengeance, moins de symptômes post-traumatiques, et une baisse modeste mais réelle de la récidive, mais avec des effets mesurés et sur des publics volontaires ; aucune ne donne un écart de cinquante points. La France connaît d’ailleurs ce dispositif depuis la loi du 15 août 2014, qui l’a inscrit à l’article 10-1 du code de procédure pénale ; il reste confidentiel.

Le fondateur du PIC répond que ce n’est pas son sujet : « Mon sujet étant à la fois éthique et moral […], il n’est pas sur le bénéfice à retirer pour les victimes et la restauration […]. Je cherche à comprendre ce que l’on fait du concept de culpabilité. […] Ce champ lexical me semble une pente savonneuse vers le dédouanement. » (01:00:00) Bascar, beau joueur et agacé : « On vient de rejouer la même boucle pour la quatrième fois. » Il avait dit plus tôt, avec une sécheresse de joueur d’échecs : « la compassion n’est pas un jeu à somme nulle » (00:54:50), ce qui est la meilleure réponse qu’on puisse faire à l’idée que comprendre l’agresseur reviendrait à voler quelque chose à la victime.

5. Le pervers qui pointe le pervers

C’est alors que Frédéric Bascuñana fait ce qu’il avait annoncé qu’il ne ferait qu’une fois : rejoindre son contradicteur par un angle qui lui plaira. Il convoque René Girard et le désir mimétique : « le désir n’est jamais franchement spontané. Il copie le désir d’un autre qui est pris pour modèle, et il vise moins l’objet que l’être supposé […] du rival » ; la domination devient alors « la poursuite indéfinie d’un être qu’on croit chez l’autre plus parfait que chez soi » (01:08:07 et 01:09:08). Il admet que certaines perversités naissent de cette faiblesse-là, et que ceux qui y tombent ne s’en rendent pas compte.

Bascar saisit la balle, et c’est l’un des sommets de la soirée :

« Très souvent, on reste coincé dans le fait de pointer du doigt le pervers. Et tant qu’on fait ça, on est dans la logique sacrificielle. Tant qu’on fait ça, on n’est factuellement pas en train d’aimer et d’être dans une forme de compassion. Ça nous dédouane de notre responsabilité en tant que co-créateurs d’un monde d’amour. En fait, c’est ironiquement, et tu vas voir, l’ironie est magnifique, un acte pervers. C’est-à-dire qu’on souhaiterait un monde dans lequel les méchants soient toujours punis. En fait, on souhaite un monde sans trou. Mais souhaiter un monde sans trou, c’est une position perverse. Et c’est là où on voit qu’à un endroit, c’est le pervers à l’intérieur qui pointe du doigt le pervers à l’extérieur, en disant : le pervers, c’est toi. Il n’y a rien de plus girardien que ça. » (01:09:08 et 01:10:11)

Alain Gonzales, depuis le salon vocal, apporte de mémoire la pièce à conviction qui manquait ; la voici exactement. Manuel Valls, Premier ministre, le 9 janvier 2016, à la cérémonie organisée par le CRIF, un an après la prise d’otages de l’Hyper Cacher : « il ne peut y avoir aucune explication qui vaille ; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Bascar : « Manuel Valls a une structure psychique qui le rend très prompt au sacrifice » (01:10:11). La pique est cruelle ; elle est surtout juste sur le fond, et le sociologue Bernard Lahire y avait répondu la même année par un livre entier, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » (La Découverte, 2016) : comprendre n’est pas juger, et juger sans comprendre n’est pas juger, c’est réagir.

Le fondateur du PIC demande alors si l’accomplissement de la pensée de Girard est bien la sortie du désir mimétique et du bouc émissaire. Bascar se déclare « néo-girardien » : Girard, dit-il, l’a cru possible au début de sa vie et en a douté à la fin (on pense aux sombres entretiens d’Achever Clausewitz, en 2007), mais il existe « une méthode » (01:13:15). Frédéric Bascuñana lui tend alors son meilleur piège : « Est-ce que cela ne relève pas justement d’une morale, voire d’une foi, voire d’une forme de religion ? » Et Bascar, sans ciller : « D’une foi, ça c’est sûr. On n’y arrivera pas sans foi. » (01:14:17)

L’aveu est précieux. Il signifie que la non-sacrificialité n’est pas une conclusion de la clinique : c’est un pari. Le PIC, qui porte le pari dans son nom, n’a rien à redire à cela ; il demande seulement qu’on reconnaisse que le pari inverse, celui de Frédéric Bascuñana, en est un aussi.

6. La colère, la haine et les bougies

Le fondateur du PIC assume d’ailleurs son pari avec une franchise qui force le respect et qui appellera, plus loin, notre propre réserve : « À ce stade, tout de suite maintenant de ma vie, ma foi est totalement dans une logique sacrificielle que j’assume totalement. » (01:16:21) Il raconte un cas vécu dans le monde des affaires, un harceleur identifié par une demi-douzaine de victimes, à qui elles ont « très symboliquement réglé son compte en mettant les rieurs de leur côté » (01:17:23). Puis il en vient aux lendemains du 13 novembre 2015 et à cette pente du pardon public qu’il juge, lui, « too much » : « le moment où on est dans cette espèce de pardon dégoulinant pour créer des moments fusionnels avec les bougies, les nounours […], là on tombe parfois dans un excès débilitant qui empêche de penser, et donc ça empêche de vouloir, et donc ça empêche de juger. » (01:20:26)

Et il a ce mot qui rattache le débat au titre de la soirée : « Voilà pourquoi j’ai titré ce soir : sommes-nous tous sous hypnose ? Parce qu’on peut être dans des formes d’hypnose qui sont des autohypnoses, pour se prouver à soi-même qu’on est un gentil et qu’on est allé au bout de sa thérapie. » (01:21:26)

Bascar refuse la généralisation, et sa réponse est d’une finesse que nous voudrions voir plus souvent : « Il n’y a pas une réponse. Ce serait absolument dramatique de faire une réponse, parce que si on fait une seule réponse, on va faire une heuristique. » Il y a ceux qui, « ayant senti en eux une haine terrible », sont allés au fond de leur ombre et en sont revenus avec un amour plus fort, et qui peuvent dire « vous n’aurez pas ma haine » en regardant les hommes droit dans les yeux ; et il y a ceux qui ont « simplement refoulé, de la façon la plus médiocre possible ». Entre les deux, « tout un gradient » (01:27:33 et 01:28:34).

Le fondateur du PIC distingue alors la haine de la colère, et à l’intérieur de la colère, « le chaos » et « la colère structurante, qui est un réflexe de survie » (01:29:36). Il évoque une épreuve intime, que nous ne détaillerons pas, et un père d’enfant tué dont la dignité christique a suscité chez lui à la fois l’admiration et la colère. Sa conclusion : « je fais le choix politique, et je fais le choix moral et éthique, de dire : j’ai un devoir de colère » (01:32:38) ; car la colère indignée « est l’anticorps de la société, et quand on a tué cette colère, on a tué la dignité des hommes qui composent cette société » (01:33:39).

Bascar lui accorde le droit à la colère et lui conteste le devoir de l’exprimer : « Je crois qu’il est nécessaire de la vivre, parce qu’effectivement, si on ne la vit pas, ça veut dire qu’on se dissocie, et qu’on rentre dans un état d’aliénation, un état d’hypnose, et qu’on devient de la chair à canon sur les champs de bataille de la guerre 5.0. » (01:34:40) L’exprimer en public relève de la communication ; la vivre relève de l’hygiène. Et de citer un proverbe qu’il aime : « un moine a le droit de vivre n’importe quelle émotion, y compris la colère, mais pas plus de vingt-quatre heures » ; au-delà, c’est qu’on l’a narcotisée (01:35:40).

7. Le point de jonction

Et puis, presque sans qu’on s’en aperçoive, les deux hommes se rejoignent. Un auditeur écrit qu’à fouetter au lieu de restaurer, on prend le risque de voir ressortir un homme inchangé. Bascar renchérit : la justice « basée sur le Père Fouettard » est moins efficace « pour tout le monde ». Frédéric Bascuñana objecte que la logique sacrificielle « peut être une étape chronologique dans le processus ». Et Bascar concède : « De toute façon, la logique sacrificielle est OK en tant que moment dans un processus plus large. » (01:36:41 et 01:37:43)

Nous tenons ici la phrase la plus importante de la soirée, et elle est passée presque inaperçue.

Un moment dans un processus plus large : c’est exactement ce que la Constitution d’urgence du PIC a écrit, six jours plus tôt, dans un article que nous citerons en temps utile. La vérité d’abord, la responsabilité reconnue ensuite, la réparation enfin. Le sacrifice n’y est pas aboli ; il y est réduit à son seul usage légitime, qui est de nommer.

Bascar avait d’ailleurs donné, une demi-heure plus tôt, la grille qui rend la jonction possible. Face au stress, rappelait-il après Laborit (Éloge de la fuite, 1976), les humains ont trois stratégies : la fuite (couper les ponts, ne pas demander justice, ce que recommandait une auditrice, Nathalie, comme « une façon efficace de sortir de l’emprise »), la lutte (le tribunal, la réparation obtenue) et l’inhibition (faire le gros dos). « Il n’y en a pas une qui est meilleure qu’une autre. Ce qui compte, c’est que vous trouviez celle qui […] vous permet l’alignement avec vous-même. » (01:18:24)

À l’échelle d’une personne, c’est sage. À l’échelle d’un peuple, c’est insuffisant : un peuple ne choisit pas sa stratégie face au stress comme on choisit un chemin de randonnée. Il lui faut des institutions qui choisissent pour lui la lutte réglée plutôt que la fuite ou l’inhibition, et la réparation plutôt que la vengeance. C’est là que commence la politique, et c’est là que le PIC entre en scène.

III. Le pouvoir et sa langue

1. Sélection ou fabrication ?

Changement de terrain : après la perversion des individus, celle des dominants. Frédéric Bascuñana pose la question que se posent tous ceux qui ont vu passer les conférences sur les psychopathes au sommet des hiérarchies : « est-ce une sélection, c’est-à-dire, selon toi, le pouvoir attirerait naturellement les pervers, ou une fabrication, c’est-à-dire le pouvoir perversifie ? » (01:39:45)

Réponse de Bascar : « C’est les deux. C’est systémique. » Et il cite des études selon lesquelles « plus tu as du pouvoir, plus tu es enclin à ne pas respecter les règles et les conventions sociales » : ceux qui ont du pouvoir et de l’argent grilleraient davantage les feux rouges, commettraient davantage de petits larcins, par un « effet d’habituation neurocognitive » qui fait passer des petites règles transgressées aux grandes (01:40:47 et 01:41:48).

Les études existent : la plus citée est celle de Paul Piff et de ses collègues, publiée en 2012 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, où les conducteurs de voitures de luxe cédaient moins souvent le passage aux piétons. Mais il faut dire ce qu’on en sait aujourd’hui : plusieurs tentatives de réplication, notamment une série de quatre études publiée en 2017, n’ont pas retrouvé l’effet sous sa forme initiale, et le débat entre équipes a même tourné à l’échange de corrections. La thèse de la fabrication par le pouvoir reste plausible ; elle n’est pas démontrée par ces seuls travaux.

Frédéric Bascuñana, de son côté, va chercher les classiques. Stanley Milgram, d’abord, qui fournit l’argument de la fabrication : « la situation, et non la disposition, produit l’obéissance destructrice » (01:41:48). Philip Zimbardo ensuite, et son Effet Lucifer (2007), retour sur l’expérience de la prison de Stanford (1971), dont il rappelle loyalement qu’elle a été « remise en question méthodologiquement ». C’est peu dire : l’enquête de Thibault Le Texier, Histoire d’un mensonge (2018), a montré que les « gardiens » avaient été briefés pour être durs. L’expérience prouve donc moins la pente naturelle de l’homme vers la cruauté que l’efficacité d’un cadre qui l’y pousse ; ce qui, à bien y réfléchir, sert notre propos plus que la légende.

Bascar y ajoute une expérience moins connue et plus troublante : des images d’yeux, ou de simples silhouettes en carton, suffisent à réactiver des comportements prosociaux. « C’est pas rationnel, c’est complètement limbique et sous-cortical. » (01:43:51) Il a raison, et la source est solide : en 2006, Melissa Bateson et ses collègues ont montré qu’une paire d’yeux imprimée au-dessus d’une caisse d’honnêteté, dans la salle café d’une université, faisait presque tripler les contributions par rapport à une image de fleurs.

2. Le PIC ne veut pas changer l’homme

C’est ici que Frédéric Bascuñana prononce la phrase qui résume la doctrine du mouvement mieux que bien des tracts :

« On ne veut pas changer l’homme. On n’est pas des espèces de transhumanistes, ou de nietzschéens, peu importe, qui voudraient changer l’homme. Nous partons du fait qu’il a en effet ces faiblesses-là, et qu’on peut lutter contre ces déviances systémiques en enlevant dans le pouvoir ce qu’il a de totalement arbitraire, en enlevant la partie qui est l’absence de contrôle et l’anonymat. » (01:44:52)

L’expérience des yeux en carton le dit à sa manière : il ne faut pas des saints, il faut des regards. Le pouvoir qu’on voit se tient mieux que le pouvoir qu’on ne voit pas. Frédéric Bascuñana l’applique à ce qu’on appelle l’État profond : « des gens qui se défendent comme un véritable corps intermédiaire, un corps de métier qui se défend collectivement, mais qui représente une sorte de masse anonyme ».

Il cite enfin Bertrand Russell, dont Le Pouvoir (1938) pose que le pouvoir est, pour la science sociale, ce que l’énergie est pour la physique (01:45:54). Et il retourne le compliment vers nous tous : « Qu’est-ce qui fait qu’on a, même à modeste échelle, toujours un petit peu besoin de gagner, que ce soit dans une conversation, dans les relations familiales, amicales, au bureau ? […] Arriver à s’introspecter dans notre propre aspiration à avoir un petit peu de pouvoir, ne serait-ce qu’une influence, c’est quelque chose de très intéressant et de très déstabilisant. »

3. Le « en même temps », ou l’intégration du trou

Puis la question du langage, que nous tenons pour la plus féconde de la soirée. Frédéric Bascuñana rappelle que Bascar a souvent évoqué la dimension castratrice du langage (toute parole limite, découpe, renonce) et demande si le fameux « en même temps » présidentiel, qui dit une chose et son contraire, peut s’analyser comme un symptôme vérifiable (01:46:55).

Bascar, qu’on attendait à charge, répond en clinicien et non en partisan :

« D’un certain point de vue, on pourrait considérer le “en même temps” comme un refus de la castration, comme la tentative d’un langage qui dirait une chose et son contraire, et qui du coup ne serait pas troué […]. On serait dans le fantasme d’un langage total, en fait, qui couvrirait tout. Et donc, de ce point de vue-là, on pourrait rejoindre des mécanismes psychotiques ou pervers. C’est une lecture, pourquoi pas. Mais pour moi, c’est aller très vite en besogne, parce que dans certaines formes de pensée complexe, trivalente et quadrivalente, on est aussi dans du “en même temps”. […] Et c’est pas parce que c’est Macron que je vais forcément ne pas écouter ce qu’il dit et considérer qu’il a tort dès qu’il ouvre la bouche. » (01:47:55)

Puis il donne le critère, et ce critère vaut d’être affiché dans toutes les salles où l’on prétend délibérer :

« La différence, et le critère qui permet de différencier peut-être ces deux narratifs, c’est l’intégration du trou. Parce que dans des logiques trivalentes et quadrivalentes, on intègre le trou du langage. Autrement dit, on va affirmer A tout en étant conscient du trou de A. Puis on va affirmer B tout en étant conscient du trou de B. […] Alors que dans une logique justement perverse ou psychotique, on va affirmer A et on ne veut surtout pas entendre parler du trou, et on va affirmer B et on ne veut surtout pas entendre parler du trou. » (01:48:56 et 01:49:57)

Le critère est simple, et il est terrible. Il ne sépare pas les gens de bien des gens de mal ; il sépare ceux qui savent ce qu’ils ignorent de ceux qui ne veulent pas le savoir. Appliqué à un pouvoir, il donne ceci : un régime pervers est un régime qui n’admet pas sa faille. Appliqué à une Constitution, il donne cela : une bonne Constitution est une Constitution qui prévoit sa propre erreur. Nous y reviendrons, car celle du PIC le fait en toutes lettres.

4. Le malentendu, condition de la conversation

Bascar prolonge par une réflexion sur le malentendu qui est, à nos yeux, la meilleure définition du pluralisme qu’on ait entendue sur une antenne cette année :

« Le malentendu n’est pas un accident de la conversation. Le malentendu, c’est ce qui existe par défaut entre nous, et qui justifie la conversation. […] Si une conversation n’était pas un malentendu, ça voudrait dire qu’il y aurait superposition parfaite de la carte du monde des deux sujets. Et s’il y a superposition parfaite, ça veut dire qu’on est face à des clones, et qu’il n’y a plus d’altérité. Donc le propre de l’altérité, c’est la friction et le malentendu. » (01:49:57)

Frédéric Bascuñana en tire une conséquence qui fait l’éloge du débat au moment même où l’on pourrait le croire condamné : « la stupidité intrinsèque du débat est justement ce qui le justifie, et c’est ce qui fait qu’il est indispensable. […] Du simple fait qu’on reconnaisse que la toile de fond métaphysique du débat, c’est le drame de l’incommunicabilité, eh bien à ce moment-là, le geste magnifique de la tentative » prend tout son sens ; et de citer Cyrano : c’est bien plus beau lorsque c’est inutile (01:50:57).

Bascar, qui avait juré une heure plus tôt que « le débat est une perte de temps », nuance aussitôt, et sa nuance est un apport : le mot débat est polysémique ; il désigne aussi bien l’échange courtois d’universitaires qui se respectent que la joute de jeunes gens qui cherchent les vues en se traitant de tous les noms, « et de remettre en scène une logique sacrificielle ». D’où sa distinction : « on pourrait dire : débat depuis un vide de soi, et débat depuis un plein de soi » (01:52:59).

Débattre depuis un vide de soi, c’est chercher dans l’adversaire la victime qui comblera ce vide. Débattre depuis un plein de soi, c’est pouvoir perdre sans mourir. Toute la pédagogie démocratique tient entre ces deux prépositions.

5. Paranoïaque, candide, et le troisième regard

Dernière question de ce chapitre, la plus délicate pour un mouvement dissident : où passe la ligne entre la vigilance légitime face à l’ingénierie du consentement et la paréidolie complotiste qui voit des signes partout ? Frédéric Bascuñana la pose à propos d’une hypothèse que Bascar avait avancée lors d’un épisode précédent, selon laquelle des dates et des symboles liés à la mémoire du Covid auraient été manipulés pour désactiver un ancrage collectif (01:55:02).

La réponse de Bascar est un modèle de pensée à trois termes :

« Il ne s’agit pas d’être ou paranoïaque ou candide, il s’agit d’être les deux, et éventuellement d’avoir aussi un troisième point de vue encore. Un point de vue paranoïaque qui va voir des intentions cachées, et il y a des intentions cachées : il y a des gens qui ont des projets pour nous. […] Pouvoir aussi être dans une forme de confiance, pour ne pas perdre sa confiance et son espérance dans le genre humain et dans son prochain. Et aussi un troisième point, qui va être au-delà de tout ça, et qui va se rendre compte qu’en fait, tout ça ne sont que des jeux mentaux qui essaient de mettre le réel dans des petites boîtes mentales pour diffuser son angoisse, et qu’on a bien intérêt justement à vivre son angoisse, parce que quand on vit son angoisse, le mental redescend, et en fait cette question se déconstruit. » (01:56:02)

Il le paie d’un exemple personnel, l’échange avec un enseignant-chercheur en psychologie sociale qui affirmait n’avoir « aucun défaut de compétence dans [son] domaine », et il en tire une maxime qui pourrait servir d’épigraphe à toute l’entreprise du PIC : « Je ne connais aucun expert qui n’ait pas de trou dans son domaine. Aucun. […] L’expertise sans la métacognition, c’est la connerie, en fait. » (01:59:05)

On aurait tort de ne voir là qu’une saillie. C’est le même critère que tout à l’heure, appliqué au savoir : l’expert pervers est celui qui n’admet pas son trou. Et c’est la raison profonde pour laquelle le PIC ne veut pas d’un gouvernement d’experts, ni d’un gouvernement contre les experts, mais d’un gouvernement où l’expertise est contredite, en public, à parité de visibilité.

IV. Le père qui n’existe pas, et le sauveur qu’on attend

1. « La fonction paternelle n’existe pas »

En relisant les transcriptions des épisodes précédents, Frédéric Bascuñana avoue n’avoir pas compris une provocation de Bascar : « il n’y a pas de papa ». Bascar corrige : « ce que j’ai dû dire, c’est : la fonction paternelle n’existe pas » (02:05:10). Et il déroule, en une dizaine de minutes, une petite clinique de la civilisation qu’il faut résumer fidèlement, car elle éclaire tout ce qui précède.

Le psychotique d’abord, provocation assumée : « c’est le psychotique qui est le plus proche du réel », parce que, resté en fusion avec la mère, il vit dans une unité qui révèle par contraste que nos constructions socioculturelles sont « une illusion que nous nous créons pour rendre le monde vivable » (02:06:11 et 02:08:15).

Le pervers ensuite : il a commencé à se séparer de la mère, « mais papa, c’est trop pour lui. […] Il a du mal avec l’autorité, il a du mal avec le père, il a du mal avec le manque, il a du mal avec le trou, il a du mal avec le principe de réalité. Il pense qu’il va pouvoir jouir éternellement, quitte à sacrifier des gens pour ça » (02:08:15). Plus précisément, « le pervers a bien conscience qu’il a un trou, mais il ne veut pas l’admettre. C’est pour ça que le pervers est souvent clivé, coupé en deux », et qu’il comble le conflit par un fétiche (02:09:16). C’est la leçon de Freud lui-même, dans ses articles sur le fétichisme (1927) et sur le clivage du moi (1938) : le pervers sait, et en même temps il ne sait pas.

Le névrosé enfin, qui a intégré le père : « je ne peux pas faire ce que je veux, je ne peux pas jouir quand je veux, avec qui je veux […] ; c’est ce cadre qui permet une jouissance saine, qui respecte l’altérité. Bref, c’est ce qu’on appelle la civilisation, pour faire très simple. » (02:09:16 et 02:10:16)

Et voici le paradoxe : ce père qui fonde la civilisation « n’existe pas. Il relève du mythe ». La mère est un corps, un cordon, des bras ; le père est « quelque chose de beaucoup plus diffus », une menace (« attention, si tu continues, je vais le dire à ton père »), « un spectre qui rôde », comme le contrôle d’identité qu’on ne subit presque jamais mais dont on sait qu’il peut arriver, « donc on finit par intégrer les normes » (02:11:16). D’où cette formule, qui est un hommage autant qu’une démystification : « c’est un mensonge qui aide à notre développement, puisque s’il n’y avait pas eu de père, on serait tous restés plus ou moins pervers » (02:12:18).

Ce n’est pas tout. Bascar affirme qu’on peut aller au-delà de la névrose, à condition de reconnaître que la fonction paternelle qui nous a structurés « était beaucoup plus vide et mystifiée qu’on ne veut bien l’admettre ». Les grands auteurs eux-mêmes, Kant, La Boétie, Mill ou Hoppe, nous servent de pères de substitution : « des besoins d’être contenus sur le plan symbolique ». Ils « n’en savent pas plus sur le réel que nous ; ils ont simplement vécu avant nous », et ce simple fait nous a donné le courage d’affronter le monde ; mais un jour, face au réel, « les maîtres du passé ne nous servent à rien ». Il l’a appris dans les arts de combat : « quand c’était moi qui étais face à un mec avec un bâton qui me rentre dedans, bah papa, il était pas là » (02:13:20 à 02:15:21).

2. Le père providentiel, ou « En attendant Godot »

Frédéric Bascuñana conteste d’abord, et son objection est celle d’un homme qui a vécu sur trois continents : la formule « il n’y a pas de papa » lui paraît « datée, située, lacanienne », elle « fonctionne super bien dans un cabinet parisien du XXe siècle », mais l’ethnologie montre une variété folle de configurations paternelles ; et réclamer un repère, « tu appelles ça de l’infantilisme ; moi, je pourrais appeler ça de la culture, et même un choix éthique » (02:17:22 et 02:18:23).

Puis il reformule, et la reformulation fait mouche :

« Tu ne nous dis pas qu’il ne faut pas de père. Tu nous dis que le père providentiel, celui qu’on attend du dehors pour qu’il génère notre axe à notre place, celui-là, l’attente, c’est dangereux ; et en plus c’est probablement une névrose ; et en plus celui-là, il n’existe pas. […] Tu es contre En attendant Godot. Tu es contre l’attente de cette figure providentielle. » (02:19:24)

Et Bascar de confirmer avec une véhémence inhabituelle : « Tu verrais mes tweets des dernières années, surtout des dernières semaines, c’est très intense. Je passe mon temps à hurler sur l’attente de la figure providentielle. C’est mon principal combat. […] Énormément de collectivistes sont là-dedans. Ils sont en attendant Godot, mais il y en a même qui sont en attendant des gods. » (02:20:25)

Le lecteur familier du PIC aura reconnu sa propre doctrine. Le mouvement s’est fondé sur ce refus : pas d’homme providentiel, pas de sauveur suprême, pas de candidat qui viendrait réparer la France à notre place. Sa Constitution d’urgence supprime la présidence et confie l’exécutif à sept vice-présidents égaux. Il est rare de trouver, chez un clinicien, une justification aussi profonde d’un choix institutionnel : l’attente du père providentiel n’est pas seulement une erreur politique, c’est une régression psychique.

Frédéric Bascuñana apporte cependant deux nuances qui empêchent la doctrine de tourner au dogme. La première : il peut exister, en catalyseurs des grandes transformations, « des initiateurs qui sont en effet des figures providentielles » ; il ne s’agit pas de les nier mais de ne pas s’y laisser absorber, de se méfier du moment où l’hubris les prend, et de se méfier de sa propre névrose (02:21:26). La seconde : il peut être « très adulte, même passé cinquante ou soixante ans, de rechercher un père au sens le plus noble du terme, spirituel », comme disent les bouddhistes, « le maître apparaîtra quand l’élève est prêt ».

Bascar trouve alors la formule qui réconcilie les deux, et que le fondateur du PIC salue d’un « tu as dit en mieux ce que j’allais dire » :

« Il faut distinguer le besoin de l’enfant intérieur, très légitime, d’être inspiré […], et ça, ce n’est pas souhaitable que ça meure ; c’est magnifique d’être encore inspiré par un autre être humain à soixante-dix ans ; d’une vision qui te met en transe, et qui te coupe de tes ressources, et qui te laisse hypnotiser, mystifier, mythifier et manipuler. » (02:22:26)

Être inspiré n’est pas être hypnotisé. Tout le travail d’un mouvement citoyen tient dans cette distinction.

3. Ni autarcie ni transe : le collectif liquide

Le fondateur du PIC en tire une mise en garde qu’il adresse à ses propres sympathisants, et qui vise une tentation bien réelle dans les milieux dissidents : « il ne faut pas pour autant, quand on se désaliène, tomber dans un programme d’autosuffisance absolue, parce que dans l’autosuffisance, il y a quelque chose qui nous coupe du monde, qui nous coupe des influences saines. Et on peut être sous bonne influence sans forcément être sous hypnose. » (02:25:30) Le survivalisme qu’on lui vend parfois sur les réseaux est à ses yeux « une nouvelle manière d’être nihiliste ».

Bascar acquiesce : « c’est pour ça que je parle bien de collectif liquide, et pas d’autarcie ». Et il ajoute ce diagnostic : « le fantasme de l’autosuffisance, c’est de la peur de l’autre, qui est fuie. C’est merveilleux de pouvoir dire à quelqu’un avec qui on est en relation : quand tu dis ça, ça m’angoisse. C’est un vrai cadeau qu’on lui fait. » (02:25:30)

Le « collectif liquide » est l’idée centrale de Bascar, développée dans le troisième épisode de la série : un collectif sans hiérarchie fixe, qui se forme autour d’un objet et se dissout avec lui. Un commentaire d’auditeur lui oppose Zygmunt Bauman et sa modernité liquide (2000), dissolution des ancrages qui rend l’homme malléable devant une élite restée solide. Bascar répond par une distinction que nous faisons nôtre : « ce qui est dramatique, ce n’est pas la liquidité, c’est la liquidité imposée par voie hypnotique. […] Le truc dramatique, c’est l’injonction hypnotique à être liquide. Ce n’est pas l’état liquide, le problème. » (02:02:07) Il confie au passage pourquoi il a cessé de pratiquer l’hypnose : certaines techniques permettent de modifier les souvenirs d’un patient, et il en est venu à juger que « c’était un crime d’effacer la mémoire des gens, aussi traumatique soit-elle », et qu’il valait mieux aider à l’intégrer (02:01:06). Une société qu’on prive de sa mémoire est une société qu’on rend hypnotisable ; un patient aussi.

Vers la fin de la soirée, le désaccord se reforme, et il est instructif. Frédéric Bascuñana juge que le collectif liquide « est impossible » à l’échelle d’une société et qu’« on ne peut pas échapper à la nécessité d’un jugement » ; Bascar répond qu’il l’a vécu, qu’il peut en produire des témoins, et que « le propre d’un collectif liquide, c’est qu’il n’a pas vocation à durer forcément. Il dure le temps qu’il dure par rapport à son objet. » (02:58:06) Le fondateur du PIC convoque Jankélévitch et le je-ne-sais-quoi de l’amour : « plus c’est parfait, et moins ça a de chances de durer ». Et Bascar conclut par une tautologie qu’il assume : « la société humaine ne peut pas être liquide […]. C’est comme de dire qu’on ne pourra pas avoir une République dans une royauté, qu’on ne pourra pas abolir l’esclavage dans un environnement esclavagiste. […] Si on veut vivre un niveau de réalité, il faut un cadre, un environnement et des gens qui ont accès à ce niveau de réalité. » (02:59:07 et 03:00:07)

Nous tenons ici le nœud de la soirée, et il n’est pas là où les deux interlocuteurs l’ont placé. Bascar a raison : des collectifs liquides existent, et tout militant en a connu (une soirée, une campagne, un salon vocal où l’on pense mieux à plusieurs que seul). Frédéric Bascuñana a raison : une société ne peut pas vivre en état liquide permanent, et la féministe américaine Jo Freeman l’avait démontré dès 1972 dans un texte que tout mouvement horizontal devrait lire avant sa première réunion, La Tyrannie de l’absence de structure : il n’existe pas de groupe sans structure, l’absence de structure formelle ne fait que masquer le pouvoir des élites informelles. Mais tous deux manquent la troisième voie, qui est précisément celle du PIC : une structure qui organise sa propre liquidité. Des cercles qui se renouvellent, des mandats qui expirent, des tirages au sort qui empêchent la cristallisation, une révocabilité qui rend au collectif sa fluidité sans le livrer aux maîtres cachés. Le liquide n’est pas l’ennemi de la forme ; il lui faut un lit.

4. La French Theory, ou le doudou de l’angoisse

Une digression mérite d’être rapportée, parce qu’elle rejoint un débat que Politoscope a déjà ouvert. Frédéric Bascuñana se découvre « déconstructionniste » : ce n’est pas Derrida ou Foucault qui sont en cause, c’est « la manière dont ils ont été galvaudés » ; ceux qui accusent la French Theory d’avoir tout détruit « ont tort, ils ont totalement tort. C’est le galvaudage de la French Theory », devenue « une idéologie conservatrice d’elle-même », au sens où Arendt parlait de la logique d’une idée (02:36:45 à 02:38:47).

Bascar en donne l’explication psychique, et elle est éclairante : « Lorsque les choses sont appréhendées avec le mental pur, alors on déconstruit tout. Et comme on déconstruit tout, l’angoisse remonte. Et comme l’angoisse remonte, eh bien on cristallise sur la French Theory pour en faire un nouveau doudou. Alors que justement, si en même temps qu’on étudie et qu’on lit, on travaille aussi sur l’émotionnel et sur le cœur, alors au fur et à mesure qu’on déconstruit, on est capable d’être avec son angoisse […], et là, on peut passer à la non-sacrificialité. » (02:39:48)

Toute idéologie est un doudou : la formule est cruelle et elle est juste. Elle vaut pour la gauche déconstructionniste comme pour la droite qui en a fait son épouvantail.

V. Le 1 % : se savoir manipulable

1. Le test du genou, ou la question du bandeau

Revenons au bandeau de Passy. Dans le deuxième épisode, Bascar avait proposé à l’auditoire un petit exercice : garder, pendant qu’il parlait, la sensation de son genou droit. Personne n’y parvient longtemps. Frédéric Bascuñana lui pose la question que les commissaires de 1784 auraient posée : cette expérience prouve-t-elle que nous sommes en transe, ou seulement que nous sommes distraits ? Prouve-t-elle « l’inattention ordinaire, banale, et de tout temps », ou « l’hypnose sociale spécifiquement orchestrée » (02:40:49) ?

La réponse de Bascar déplace la question avec élégance : « les humains ne sont pas portés à l’inattention, ils sont portés à l’économie cognitive et au sacrifice » (02:42:50). Notre cerveau ne peut pas être hyperattentif à tout, « sinon il se crame » ; l’attention est un muscle qui s’épuise. Frédéric Bascuñana complète : « dès que l’attention nous échappe, elle est captée ailleurs. Nous sommes dans l’économie de l’attention » ; et « cette inattention chronique de l’être humain est précisément ce que l’on peut exploiter contre lui ».

Les deux ont raison, et ensemble ils répondent à la question du bandeau. L’inattention n’est pas une transe ; elle est la porte par laquelle la transe entre. On ne prouve pas l’orchestration par l’inattention, comme on ne prouvait pas le fluide de Mesmer par les convulsions ; on prouve seulement que la porte existe. Pour prouver qu’on la franchit, il faut autre chose : des documents, des témoins, des aveux, des groupes de contrôle. C’est toute la différence entre la vigilance et le soupçon.

2. Être à 100 % de ses 30 %

Bascar refuse pourtant le fatalisme, et ce qu’il propose à la place est d’une modestie qui le rend praticable. Il récuse l’idéal d’hypercontrôle de soi (il cite Gurdjieff, dont les disciples s’épuisaient à poursuivre un moi idéal), et lui préfère une formule d’entraînement : « des fois il y a des gars à la fin, ils disent : j’étais vraiment fatigué, je suis quand même venu m’entraîner, j’étais à 30 %, mais j’étais à 100 % de mes 30 % » (02:44:53).

Puis il décrit le geste qui tient lieu, chez lui, de méthode :

« Il y a moyen de garder une présence discrète malgré l’inattention. On peut être présent à son absence, discrètement. […] Ça rejoint des formes de métanoïa ancienne. […] Il y a deux jours, je me suis un peu chicané avec une amie, et puis à un moment donné : ah, mais là, il y a tel truc. J’ai regardé, j’ai fait : tu as raison. Et c’est parce que j’avais gardé 1 % sur une espèce de vulnérabilité, parce que des fois, quand on s’engueule, on peut avoir des murs […]. Et c’est de garder 1 %, juste 1 % de son attention sur : je ne sais pas, en vrai, je ne sais pas. Et si j’ai cette ouverture, eh bien le propos de l’autre peut rentrer. » (02:44:53 et 02:45:53)

Ce 1 % est la contribution la plus utile de la soirée pour qui veut résister à l’emprise. Il ne demande ni diplôme ni retraite au désert ; il demande de laisser, dans chaque certitude, une fente par où l’autre peut entrer. C’est, à l’échelle d’une conscience, exactement ce que la contradiction obligatoire est à l’échelle d’un média. Les Pères du désert appelaient nepsis cette sobriété vigilante de l’esprit, et Bascar le rappelle : sans entraînement, « c’est un travail colossal » (02:47:54). Mais le 1 % suffit, dit-il, à invalider l’hypothèse selon laquelle toute conversation serait une hypnose.

3. Manipulateurs malgré nous

Frédéric Bascuñana explique alors pourquoi il a posé toutes ces questions : « je trouve très intéressant de comprendre les manipulations dont nous faisons l’objet en commençant par essayer de comprendre celles dont nous sommes les auteurs malgré nous » (02:48:55).

Bascar répond par une confidence qui donne à toute sa pensée sa source : adolescent, il s’est entendu reprocher d’être manipulateur par l’une des premières jeunes filles qui ont compté pour lui. « Ça m’avait tellement brisé le cœur, parce qu’à aucun moment je n’avais voulu, consciemment en tout cas, être dans ce type de rapport avec elle. Et je m’étais dit : je vais devenir un expert de la psychologie de la manipulation pour éviter ça à mes proches et aux gens que j’aime. » Puis, chemin faisant, il s’est rendu compte « que c’était complètement de la toute-puissance » (02:48:55 et 02:49:57).

Il en tire la critique de l’accusation elle-même : dire à quelqu’un « tu es manipulateur », « c’est encore un conflit mimétique […]. On est encore dans ce triangle de Karpman, et on est encore en train de dire : c’est toi qui n’es pas OK, moi je suis OK. Alors que ce qui est vraiment intéressant, c’est de trouver un espace où je suis OK, tu es OK. » Celui qui accuse, ajoute-t-il, « n’est pas en train de dire ses besoins » ; s’il disait « quand tu as dit ça, ça m’a blessé », la conversation pourrait commencer (02:50:58).

Frédéric Bascuñana pousse alors le raisonnement jusqu’à un endroit où peu de dissidents osent aller, et nous lui en savons gré :

« J’irais jusqu’à dire qu’il y a pas mal de gens qui vont reprocher à Macron d’être manipulateur : il y a peut-être là-dedans des manipulateurs masqués, ou des manipulateurs qui s’ignorent, et qui sont simplement furieux de ne pas être à sa place […]. On peut être dans la résistance, on peut même être un promoteur de l’insurrection pour de très mauvaises raisons, parce qu’on voudrait tout simplement soi-même reprendre le pouvoir […], être le vizir à la place du vizir. Alors que certains sont probablement sincères, et j’en ai connu, dans l’envie de reprendre le pouvoir pour le rendre véritablement au peuple. Mais c’est très difficile d’en juger tant qu’on est du côté de la victime. » (02:50:58 et 02:51:59)

Le vizir à la place du vizir : tout mouvement d’opposition devrait se poser la question chaque matin. Le PIC y répond par une règle simple : on ne prend pas le pouvoir, on le rend ; et l’on écrit d’avance les verrous qui empêcheront ceux qui le rendent de le reprendre.

4. Deux pervers, ou la symétrie de l’emprise

Bascar avance enfin une idée qu’il sait sulfureuse : « se faire manipuler, c’est aussi un mode de jouir ». Il pense à ces patients qui reviennent au cabinet en disant qu’ils sont « encore tombés sur un connard, c’est le huitième » (02:51:59). Frédéric Bascuñana fait le lien avec un épisode antérieur où Bascar disait voir, dans certaines relations d’emprise, « deux victimes » ; il voit ici « deux pervers ». Bascar confirme, en se fondant sur son enquête dans des groupes de victimes : « tous les reproches qui étaient faits au pervers narcissique, en fait, la personne les faisait aussi […]. On est toujours en miroir à cet endroit-là, et justement, réaliser à quel point on est en miroir, c’est commencer à faire le travail d’introspection. » (02:56:03)

Nous ne suivrons pas cette symétrie jusqu’au bout (on verra pourquoi), mais elle contient une vérité que le militantisme oublie volontiers : la position de victime est confortable. Frédéric Bascuñana le formule sous forme de question : « N’est-il pas aujourd’hui très confortable d’être dans cette espèce d’hypnose collective pour s’affranchir des responsabilités ? » Bascar : c’est « une stratégie gagnante en termes biologiques », celle du milieu du troupeau, « ni médiocre ni atroce » ; reste à savoir si se vivre comme un être purement biologique nous suffit (02:53:01 et 02:54:01).

Puis le fondateur du PIC revient, une dernière fois, à sa thèse, et il l’appuie sur un souvenir terrible : un ami qui, au chevet de son père mourant, lui demande de reconnaître le mal qu’il lui a fait enfant, et s’entend répondre : « Et toi, tu t’es vu ? » « Du point de vue du père, c’était l’enfant qui était le pervers. […] La formulation a une dimension performative potentiellement dangereuse, parce que si on l’isole d’une possibilité de jugement moral, il ne reste plus rien. » (02:57:04 et 02:58:06)

Le souvenir répond à la symétrie mieux qu’aucun argument. Oui, l’emprise est souvent une danse à deux ; non, tous les danseurs ne se valent pas. Le miroir est un outil d’introspection ; il ne doit jamais devenir un outil d’absolution. C’est la limite que la pensée de Bascar ne trace pas d’elle-même, et que la cité doit tracer pour elle.

5. Penser, vouloir, juger

La soirée s’achève sur une scène que nous voulons rapporter en entier, parce qu’elle est le contraire d’une conclusion de convenance.

Frédéric Bascuñana assume ses choix : il renonce à poursuivre le collectif liquide à l’échelle d’une société, qu’il laissera advenir « miraculeusement » quand il le voudra (« c’est la voie du tao ») ; il sort de « la compassion perspectiviste, qui pour moi risque de relativiser le mal » ; il admet « la logique sacrificielle que va impliquer [son] exercice du jugement », et intègre « comme étant consubstantielles à la société toutes ces imperfections, toutes ces impuretés », plutôt que de faire de l’idéal liquide « une excuse, un alibi pour tenter de [s’]échapper de la société » (03:00:07 et 03:01:08).

Puis il dit ce qu’il attend de son auditoire, et c’est la plus belle définition qu’il ait donnée de son propre travail :

« Quand tu es skin in the game, que tu penses à voix haute devant les gens, ton but, si tu es honnête, ce n’est pas de leur imposer ta manière de penser, c’est de les amener peut-être à un désir mimétique, sa version que j’espère saine. C’est-à-dire se mettre à penser aussi, pour me contredire. Me contredire, c’est vouloir. Et à la fin, par le jugement et l’exercice du jugement, reprendre tout ça à zéro, dans une sorte de boucle de rétroaction vertueuse. » (03:03:11)

Et il raconte sa découverte de l’été : « quand tu penses, tu es confronté, selon [Arendt], à la chose insurmontable qui est la pluralité. […] Je découvre que j’avais raison de faire le PIC, parce qu’en gros, tout notre délire, c’est d’expliquer que le pluralisme est la seule chose que tu ne surmonteras jamais, avec laquelle il faut vivre, et que tu dois donc désirer. » (03:04:13)

Bascar lui répond par ce qui reste, pour nous, le dernier mot de la soirée : « ce ne sont pas vraiment des désaccords, en réalité ; c’est simplement que nous ne sommes pas les mêmes êtres humains, et que donc nous ne mettons pas notre énergie, notre attention, sur les mêmes endroits dans le réel, et c’est très bien comme ça. […] Je ressens une joie incroyable de comprendre un point de vue qui est totalement irréductible au mien. » (03:05:13)

Une joie devant l’irréductible : c’est la définition même de la démocratie agonistique, celle qui fait d’un adversaire un partenaire et non un ennemi. Deux hommes viennent de se disputer pendant trois heures sur la question du bouc émissaire, et ils se quittent sans en avoir désigné un.

La démonstration valait mieux que tous les arguments.

VI. Chemins de traverse : vingt-quatre siècles d’hypnose politique

On croit l’hypnose collective une invention de l’âge des écrans. C’est l’une des plus vieilles questions de la philosophie politique, et ceux qui l’ont posée avant nous ont presque tous découvert la même chose : la transe et le sacrifice sont les deux faces d’une seule pièce. Petit voyage, à grandes enjambées.

1. Gorgias, ou la parole comme drogue

Vers la fin du Ve siècle avant notre ère, le sophiste Gorgias compose un exercice de virtuosité, l’Éloge d’Hélène, pour disculper la femme que toute la Grèce accuse d’avoir causé la guerre de Troie. L’un de ses arguments est que, si Hélène a été persuadée par la parole, elle n’est pas coupable, car la parole est « un grand souverain qui, avec le plus petit et le plus invisible des corps, accomplit les actes les plus divins ». Les incantations inspirées, dit-il, « charment, persuadent et transforment » l’âme par sorcellerie ; et la parole agit sur l’âme comme les drogues sur le corps, les unes guérissent, les autres empoisonnent.

Relisez l’argument : c’est exactement celui d’Eichmann à Jérusalem, et celui que redoutait Frédéric Bascuñana. Si la parole hypnotise, l’hypnotisé n’est pas coupable. Le premier traité sur la manipulation des esprits était déjà une plaidoirie pour l’irresponsabilité. Le problème posé ce soir d’août a vingt-quatre siècles.

2. La Boétie et Spinoza, ou le consentement de l’esclave

Vers 1548, un jeune Périgourdin de dix-huit ans, Étienne de La Boétie, renverse la question : ce n’est pas le tyran qui tient le peuple, c’est le peuple qui se tient lui-même en servitude, par la coutume, par les divertissements, et par une pyramide d’intéressés où chacun tient le suivant. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » (Le Lexique du Pouvoir du PIC a consacré à ce texte une page que nous recommandons.)

Cent vingt ans plus tard, en 1670, Spinoza écrit dans la préface du Traité théologico-politique que le grand secret du régime monarchique est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion la crainte qui doit les maîtriser, « afin qu’ils combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut ».

C’est la formule la plus exacte de l’hypnose politique qu’on ait jamais écrite. Elle explique aussi pourquoi le réveil fait si mal : celui qui se bat pour sa servitude croit défendre sa vie.

3. Passy, 1784 : le premier groupe de contrôle

Nous avons ouvert ce texte sur la commission Franklin. Il faut seulement ajouter ce que l’histoire des sciences lui doit : en bandant les yeux des patients, en leur faisant croire qu’on les magnétisait quand on ne le faisait pas, et l’inverse, les commissaires ont inventé, sans le savoir, l’expérience à l’aveugle, qui est aujourd’hui la base de toute la médecine fondée sur les preuves. La leçon est double. Pour démasquer une transe, il faut un dispositif, pas une conviction. Et le dispositif ne protège pas ceux qui l’ont inventé contre la transe suivante, comme Bailly et Lavoisier l’ont appris à leurs dépens.

4. Tarde, Le Bon, Freud : la foule, le somnambule et le père

À la fin du XIXe siècle, l’hypnose est à la mode : Charcot l’exhibe à la Salpêtrière, Bernheim la pratique à Nancy et soutient que tout le monde est suggestible. Deux penseurs français en tirent une sociologie.

Gabriel Tarde, juge d’instruction devenu professeur au Collège de France, publie en 1890 Les Lois de l’imitation, dont nous avons placé une phrase en exergue. Il y résume son troisième chapitre d’une formule saisissante : « La société, c’est l’imitation, et l’imitation c’est une espèce de somnambulisme ; ainsi peut se résumer ce chapitre. » Et il ajoute aussitôt, avec une honnêteté que nous aimerions voir plus souvent chez les théoriciens du complot comme chez leurs adversaires : « je prie le lecteur de faire la part de l’exagération ». C’est le 1 % de Bascar, avec cent trente-six ans d’avance.

Gustave Le Bon, en 1895, va plus loin et plus mal. Dans Psychologie des foules, il écrit que l’individu plongé dans une foule agissante tombe « dans un état particulier, qui se rapproche beaucoup de l’état de fascination où se trouve l’hypnotisé dans les mains de son hypnotiseur ». Le livre deviendra le bréviaire des meneurs du siècle suivant, qui y apprendront moins à protéger les foules qu’à les manier.

Puis Freud, en 1921, dans Psychologie des foules et analyse du moi, relie tout ce que nous avons entendu ce soir d’août. Une foule, dit-il en substance, est une somme d’individus qui ont mis un seul et même objet, le meneur, à la place de leur idéal du moi, et qui se sont identifiés les uns aux autres ; et l’hypnose n’est rien d’autre qu’une foule à deux. Le meneur est le père de la horde primitive. Autrement dit : l’hypnose collective, c’est l’attente du père providentiel devenue phénomène de masse.

Bascar et Frédéric Bascuñana ont donc raison ensemble, et sans le savoir. L’hypnose et le père sont une seule question ; et le sacrifice, chez Girard, en est une troisième face : la foule qui imite (Tarde) est la foule qui lynche (La Violence et le Sacré, 1972), et le meneur qu’elle adore aujourd’hui est la victime qu’elle immolera demain.

5. Jérusalem et New Haven, 1961

Le 11 avril 1961, s’ouvre à Jérusalem le procès d’Adolf Eichmann. Hannah Arendt le suit pour le New Yorker ; elle en tirera, en 1963, le livre que Frédéric Bascuñana a cité. Trois mois plus tard, en juillet 1961, à l’université Yale, un jeune psychologue nommé Stanley Milgram commence les expériences qui montreront que des personnes ordinaires, sommées par une autorité qu’elles jugent légitime, infligent à un inconnu des décharges qu’elles croient dangereuses. Il revendiquera lui-même le lien avec le procès.

Les deux enquêtes, conduites à quelques mois d’écart, disent la même chose par deux voies opposées. Arendt : le mal le plus grand peut être commis par des hommes qui ne pensent pas. Milgram : le cadre suffit à faire de presque n’importe qui un exécutant. Aucune des deux ne dit que l’exécutant est innocent ; Arendt a même approuvé la pendaison d’Eichmann, au motif que nul ne peut être tenu de partager la terre avec celui qui a voulu en chasser des peuples entiers. Mais toutes deux disent que la prévention du mal passe moins par la punition des pervers que par la construction de cadres où la pensée reste possible.

6. Ce que l’histoire nous apprend

Vingt-quatre siècles, et quatre leçons.

La première : l’hypnose collective est réelle, mais elle n’a jamais eu besoin d’un fluide ni d’un complot pour opérer ; l’imitation, le désir d’un père et la peur suffisent.

La deuxième : on ne la démasque pas par l’intuition mais par un dispositif, et le premier de ces dispositifs fut un bandeau sur les yeux.

La troisième : le sacrifice n’en est pas le remède, il en est le symptôme ; Bailly et Lavoisier, Eichmann et ses victimes, les boucs émissaires de toutes les crises le rappellent.

La quatrième, la plus politique : aucune de ces transes ne s’est dissipée par la seule lucidité d’individus éveillés. Elles se sont dissipées, quand elles l’ont fait, par des institutions qui obligeaient à la contradiction, au contrôle et au temps.

VII. Là où nous ne suivons pas

Une lecture loyale n’est pas une lecture complaisante. Nous avons dit nos convergences ; voici nos divergences, adressées aux deux interlocuteurs, et d’abord à celui que nous connaissons le mieux.

1. Le soufre au vestiaire

À plusieurs reprises, Bascar avance des affirmations qu’aucune source ne vient étayer et que sa propre méthode devrait lui interdire. Il dit tenir depuis quelque huit ans l’hypothèse que le président de la République serait « une poupée MK, complètement dissociée et complètement contrôlée » (00:52:49), allusion au programme MK-Ultra par lequel la CIA a bel et bien expérimenté, de 1953 à 1973, des techniques de contrôle mental sur des cobayes souvent non consentants. Il affirme que derrière les pervers visibles opèrent, « dans l’ombre », « des grands psychotiques » qui « dirigent des armées de pervers » (01:25:31), que des « sociétés secrètes » cooptent le pouvoir et « sont en train de reprogrammer les gens » (01:41:48), que l’indifférenciation des sexes procède de « mécaniques financées par Soros, Maurice Strong » au service d’« une idéologie plus ou moins sataniste » (02:32:40), ou qu’« on a perdu 50 % de notre testostérone en cinquante ans » en Occident (02:30:39).

Le programme MK-Ultra a existé ; qu’un chef d’État européen en soit le produit relève de l’invérifiable. Le déclin de la testostérone masculine est documenté, mais de l’ordre de 1 % par an selon l’étude de référence, sur une population et une période limitées, ce qui n’a rien à voir avec une division par deux. L’influence des grandes fondations sur le débat public est réelle et mérite d’être mesurée ; elle n’a besoin ni de satanisme ni de mystère pour être combattue.

Ce n’est pas une affaire de bienséance. C’est une affaire de méthode, et c’est Bascar lui-même qui nous a donné la règle : un discours sain affirme A en étant conscient du trou de A. Ces affirmations-là n’ont pas de trou ; elles sont closes, invérifiables, et par conséquent, selon son propre critère, elles relèvent de la pensée qu’il appelle psychotique. Il le sait d’ailleurs, puisqu’il ajoute aussitôt, avec une honnêteté qui l’honore : « j’ai exprimé une peur […] ; ma carte est vraiment loin du territoire » (02:32:40). Dont acte. Mais une peur exprimée en direct devant des milliers de personnes devient, pour beaucoup d’entre elles, une information. C’est l’argument même de Frédéric Bascuñana sur la performativité, et il vaut dans les deux sens.

Il y a plus grave. Par deux fois, Bascar évoque un « néo-sabbataïsme d’inspiration luciférienne », qui « imite systématiquement le logiciel chrétien en le retournant » et dont la « communauté » se rendrait « intouchable » par l’inversion de la victime et de l’agresseur (01:38:44 et 02:34:43). Nous ne connaissons aucune source sérieuse à l’appui de cette construction, et nous connaissons trop bien l’histoire des récits qui désignent une communauté occulte comme l’agent caché de la décadence. Girard les a décrits sous le nom de stéréotypes de la persécution : une crise qui brouille les différences, un crime énorme imputé, un groupe désigné. Que l’homme qui a passé la soirée à démonter le mécanisme du bouc émissaire en reproduise la structure sans s’en apercevoir est la meilleure preuve de sa thèse : personne n’est à l’abri. Frédéric Bascuñana s’était promis, dans ses notes de préparation, de dire à son ami de laisser le soufre au vestiaire. Il ne l’a pas fait à l’antenne. Nous le faisons ici, en amis.

Allégorie sombre : un pendule d’hypnotiseur immobile au-dessus d’un autel de pierre vide, dans une lueur rouge corail.

2. Le bouc émissaire assumé

Le fondateur du PIC n’est pas en reste, et nous ne serions pas loyaux si nous ne le disions pas. Poussé dans ses retranchements, il a déclaré : « s’il faut choisir un bouc émissaire, eh bien je prends le pervers Macron, lui je le sacrifie, et j’assume totalement que ça n’est pas […] compatible avec la rigueur de pensée » que Bascar défend (00:41:37). Il a qualifié à distance de « pervers narcissique » un homme qu’il n’a jamais examiné, et parlé de « gauchisme pathologique » à propos de parents endeuillés dont la retenue le heurtait (01:32:38).

Nous comprenons la colère ; nous en partageons souvent l’objet. Mais nous relevons trois contradictions. La première : Frédéric Bascuñana reproche à un média de « pathologiser la colère », et il pathologise à son tour le chagrin d’autrui. La deuxième : il défend la responsabilité contre l’excuse psychologique, et il recourt à une étiquette psychologique pour accuser. La troisième, la plus sérieuse : le PIC dont il est le fondateur a écrit, dans sa Constitution d’urgence, que la justice « a pour fin non la vengeance, mais le rétablissement de la Concorde citoyenne par la reconnaissance publique de la vérité ». On ne peut pas, le même été, rédiger cet article et revendiquer le sacrifice.

Il le sait, d’ailleurs, puisqu’il a lui-même trouvé la sortie, une heure plus tard, en admettant avec Bascar que la logique sacrificielle n’est légitime que comme « moment dans un processus plus large ». C’est cette formule que nous retenons, et non l’autre. Le président de la République, s’il a commis des fautes, doit en répondre devant des juges et devant le peuple, sur des faits ; il n’a pas à être immolé sur une étiquette. C’est la différence entre la justice et le lynchage, et c’est toute la différence entre le PIC et ceux qu’il combat.

(Nous plaidons d’ailleurs coupables, collectivement, du même travers : il n’est pas un militant du mouvement qui n’ait un jour cédé au plaisir du mot qui tue. Le plaisir est réel. Il est mauvais conseiller.)

3. La symétrie qui absout

Bascar soutient que « les pervers ne rentrent que s’il y a un trou », que « se faire manipuler, c’est aussi un mode de jouir », et qu’il y a toujours, dans une relation d’emprise, « deux pervers ». Prises comme outils d’introspection, ces formules sont fécondes : elles invitent chacun à chercher en lui ce qui le rend prenable. Prises comme description du monde, elles deviennent dangereuses, parce qu’elles effacent l’asymétrie.

Un enfant n’a pas de « trou » qui justifierait l’emprise d’un adulte. Un citoyen isolé n’est pas à armes égales avec une administration qui dispose de ses données, de ses revenus et de ses enfants. Un peuple n’est pas le complice symétrique d’un pouvoir qui s’est doté, comme tant d’autres, d’équipes spécialisées dans les sciences comportementales. C’est d’ailleurs pourquoi la Constitution d’urgence ne se contente pas de prohiber la manipulation en général : elle vise expressément « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ». Le miroir est un outil de connaissance de soi. Il ne doit jamais devenir un tribunal qui renvoie la victime dos à dos avec son bourreau.

4. Le refus de la discussion publique

Notre désaccord le plus profond avec Bascar porte sur une phrase qu’il a lâchée presque en passant : « je considère que la notion de discussion publique est une pure illusion, qu’il n’y a que des collectifs liquides, et que dès qu’il y a discussion publique, alors il y a tentative d’institutionnaliser, et recréation de logique sacrificielle et de bouc émissaire » (01:04:02).

Si c’était vrai, la démocratie serait impossible, et le PIC n’aurait aucune raison d’exister. Nous pensons exactement l’inverse : c’est l’absence de discussion publique organisée qui recrée le sacrifice, parce que le conflit qu’on ne laisse pas s’exprimer dans les formes ressurgit dans la violence. La démocratie athénienne l’avait compris, qui faisait de la joute réglée le cœur de la cité ; Chantal Mouffe l’a reformulé de nos jours (voir, dans l’Abécédaire du PIC, la démocratie agonistique) en distinguant l’antagonisme, où l’autre est un ennemi à abattre, de l’agonisme, où il est un adversaire légitime. La soirée elle-même en est la preuve : deux hommes se sont opposés en public pendant trois heures, et personne n’a été sacrifié.

Le même soupçon perce quand Bascar affirme que « le cerveau limbique ne sait fonctionner qu’en binaire », qu’« on ne pense qu’à partir de trois occurrences », et que cela « demande une formation du néocortex » que le vulgum pecus n’a pas (02:24:28). Le constat est en partie juste ; la conséquence qu’on pourrait en tirer, une démocratie réservée aux éveillés, serait désastreuse. Le pari du PIC est différent : il ne demande pas à chaque citoyen de penser en logique quadrivalente ; il organise la pluralité de telle sorte que le groupe pense mieux que chacun de ses membres. C’est ce que mesurent, depuis 2010, les travaux sur le « facteur c » des groupes, et c’est ce qu’avait démontré Condorcet dès 1785. La sagesse n’est pas dans les têtes ; elle est dans le dispositif qui les fait se contredire.

5. Une éthique de solitaire

Ces divergences ont une racine commune. L’éthique de Bascar est admirable, mais c’est une éthique de solitaire : elle exige de chacun qu’il s’individue, qu’il vive son angoisse, qu’il renonce au bouc émissaire par un travail sur soi. Nous croyons à ce travail. Nous ne croyons pas qu’un peuple puisse l’attendre de chacun de ses membres avant de se gouverner. Un peuple de saints n’a pas besoin d’institutions ; un peuple d’hommes en a besoin, et d’autant plus qu’ils sont fatigués, distraits, en colère, c’est-à-dire normaux.

Celle de Frédéric Bascuñana, à l’inverse, est une éthique de combattant : elle sait qu’il faut juger, et vite, et elle a raison. Mais un combattant qui juge seul, dans la fièvre, finit par désigner un ennemi plutôt qu’un coupable.

Entre l’ermite et le combattant, il y a le citoyen. C’est à lui que s’adresse la Constitution d’urgence.

VIII. Ce que le PIC répond : juger à plusieurs, à visage découvert

Reprenons les deux questions de 1784. Comment savoir si nous sommes sous hypnose ? Et que faire du coupable ? Sur l’une et l’autre, la Constitution d’urgence du PIC propose des réponses que la soirée du 21 août éclaire d’un jour neuf. Elles ont un point commun : aucune ne compte sur la vertu des individus ; toutes organisent le regard des autres.

1. L’hypnose collective, une atteinte à un droit fondamental

Le Titre V, article premier, « De l’intégrité psychique et de la véracité de la parole publique », est sans doute le plus neuf du texte. Il pose que « nul ne peut porter atteinte à l’intégrité psychique d’un être humain par des techniques de manipulation mentale échappant à sa conscience et à son consentement », et il range expressément parmi ces atteintes « les techniques d’hypnose collective et de manipulation des foules », « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation » et « toute ingénierie sociale déployée par une autorité publique contre la population qu’elle administre ». La protection de l’esprit est élevée « au même rang que la protection de l’intégrité physique ».

Le titre de la soirée trouve là sa réponse juridique : oui, nous pouvons être mis sous hypnose, et la Constitution du PIC en fait une violation de nos droits, au même titre qu’un coup.

Mais regardez comment l’article organise le jugement, car c’est là que se règle la querelle de Bascar et de Frédéric Bascuñana. Nul ministre, nulle autorité administrative ne peut qualifier une parole de mensongère ; seul un juge le peut, « en une formation spéciale du tribunal judiciaire composée de trois magistrats et de quatre citoyens tirés au sort », après un débat contradictoire. Le juge « tranche la matérialité d’un fait, jamais la justesse d’une politique ou d’une opinion ». La première sanction est une rectification publique, qui « n’est pas une sanction » ; celui qui rectifie de lui-même ne peut être poursuivi ; aucune peine d’emprisonnement ni d’amende ne peut être prononcée.

Autrement dit : on nomme la faute (Frédéric Bascuñana a raison, il faut juger), mais on la nomme à plusieurs, sur des faits, avec contradiction, et sans sacrifice (Bascar a raison, il ne faut pas immoler). L’article 2 du même titre rend imprescriptibles les atteintes commises de manière systématique ou à grande échelle : le temps ne blanchit pas l’ingénierie du consentement.

2. La Concorde citoyenne : la vérité d’abord, la réconciliation ensuite

Le Titre XIII, qui traite de la haute trahison et de la justice d’exception, se clôt sur un article que nous tenons pour l’arbitre de la soirée. L’article 5, « De la Concorde citoyenne », dispose :

« La justice rendue selon le présent titre a pour fin non la vengeance, mais le rétablissement de la Concorde citoyenne par la reconnaissance publique de la vérité. Une fois la vérité établie et la responsabilité reconnue, la Nation privilégie les voies de la réconciliation, de la réparation et de la mémoire partagée, afin que le corps social divisé retrouve son unité. »

Lisez lentement. « La vérité établie » : c’est l’exigence de Frédéric Bascuñana, qui refuse que le mal reste sans nom. « La responsabilité reconnue » : c’est son existentialisme, qui refuse l’excuse. « La réconciliation, la réparation » : c’est la justice restaurative de Bascar. Et l’ordre des termes est tout : la logique sacrificielle n’est pas abolie, elle est réduite à « un moment dans un processus plus large », celui où l’on nomme. Les deux interlocuteurs ont trouvé cette formule à 1 h 37 du direct ; le PIC en avait publié la version constitutionnelle six jours plus tôt.

Les notes de l’article donnent le modèle : la Commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud, où l’amnistie n’était accordée qu’en échange d’une confession complète et publique, et fut refusée bien plus souvent qu’accordée. Ce n’est ni la Terreur ni l’oubli par décret. C’est la troisième voie que la soirée cherchait sans la nommer. (Voir aussi, dans l’Abécédaire, la justice transitionnelle.)

3. Le jugement rendu par le peuple

Frédéric Bascuñana, à la suite d’Arendt, tient le jugement pour la faculté politique par excellence et la plus menacée. Le PIC en tire une conséquence pratique : si le jugement s’émousse quand on le délègue, il faut le rendre au peuple. Le Titre IV, article 6, « De la participation citoyenne au jugement », prévoit que des citoyens tirés au sort participent au jugement de tous les crimes et des délits graves contestés, « au moins quatre pour trois magistrats », chacun votant « à voix égale sur le fond ».

Tocqueville voyait dans le jury une école gratuite et toujours ouverte où chaque juré vient s’instruire de ses droits. Nous y voyons aussi un antidote à l’hypnose : il est plus difficile de faire d’un accusé un bouc émissaire quand ceux qui le jugent ont été tirés au sort parmi ses voisins, ne doivent rien à personne et devront rentrer chez eux avec leur verdict.

4. La fin du sauveur suprême

Bascar « hurle » sur l’attente du père providentiel ; le PIC l’a abolie dans ses institutions. Le Titre II, article premier, « Du Conseil des Sept », confie l’exécutif à sept vice-présidents égaux, sans hiérarchie entre eux, responsables devant le peuple et révocables. Les notes aux militants le disent sans détour : c’est « la fin du sauveur suprême ».

Et parce qu’« il ne faut pas des saints, il faut des regards », le même titre institue, à l’article 6, un Collège du Contrôle démocratique de soixante-dix-sept citoyens, ni candidats ni nommés, désignés par la nomination spontanée de leurs concitoyens puis départagés par le sort, qui surveille le Conseil et peut saisir le peuple d’un référendum révocatoire. C’est la réponse institutionnelle à la phrase de Frédéric Bascuñana : on ne change pas l’homme, on enlève au pouvoir « l’absence de contrôle et l’anonymat ».

5. Le malentendu institué

Bascar a défini le malentendu comme la condition de la conversation, et la friction comme le propre de l’altérité. Le Titre V, article 5, « Du pluralisme opposable et de la contrainte dialectique », en fait une règle : « le pluralisme de l’information est garanti non par la multiplicité des sources, mais par la présence de la contradiction au sein de chacune ». Tout média qui bénéficie d’un soutien public doit faire place, à parité de visibilité et sous quarante-huit heures, à une contradiction argumentée sur toute prise de position politique engageante.

C’est le 1 % de Bascar, transposé à l’échelle d’une nation : laisser, dans chaque certitude publique, une fente par où l’autre peut entrer. Une démocratie qui organise le malentendu se protège de l’hypnose mieux qu’une démocratie qui le réprime.

6. On dit qui paie

Aux constructions invérifiables sur les fondations et les mécènes qui manipuleraient les mœurs, le PIC oppose une règle vérifiable. Le Titre XVI, article 2, « De la transparence des financements à visée d’influence », oblige tout groupement qui dépense plus de dix mille euros par an pour peser sur le débat public à publier l’origine de chaque financement supérieur à mille cinq cents euros ; « nul financement occulte, national ou étranger », ne peut soutenir une entreprise d’influence. La règle vaut « quelle que soit la cause que sert le groupement ».

C’est la différence entre la dissidence documentée et le soupçon : le soupçon désigne des maîtres cachés ; la dissidence documentée exige qu’on ne puisse plus se cacher.

7. Une Constitution qui admet son trou

Reste le critère de Bascar, le plus profond de la soirée : un discours sain affirme en sachant ce qui lui manque ; un discours pervers ne veut pas entendre parler de son trou. Appliqué aux institutions, le critère est redoutable, car la plupart des Constitutions se présentent comme closes.

Celle du PIC commence sa dernière partie par l’aveu inverse. Le Titre XVIII, article 2, « Du droit au tâtonnement et à la révision périodique », s’ouvre ainsi : « La présente Constitution n’est pas gravée dans un marbre immuable. Le peuple dispose du droit permanent de la corriger, de l’amender et de la perfectionner à la lumière de l’expérience. » Tous les sept ans, le peuple est interrogé de plein droit : « Faut-il réexaminer les institutions de la Démocratie française ? ». Et chaque article du texte est ouvert, en ligne, aux commentaires des citoyens, sous une seule règle : une critique s’accompagne d’une proposition.

Une Constitution qui sait qu’elle a un trou : c’est, au sens de Bascar, une Constitution névrosée, c’est-à-dire civilisée. Et c’est, au sens d’Arendt, la seule manière de vivre avec la pluralité sans prétendre la surmonter.

IX. Dix questions aux militants

La soirée a laissé des questions ouvertes ; nous les soumettons à nos adhérents, à nos contradicteurs et à quiconque voudra y travailler avec nous. Aucune n’est tranchée. Chacune peut nourrir un salon vocal, un commentaire sous un article de la Constitution d’urgence ou une proposition d’amendement.

1. Quand nous qualifions un adversaire de « pervers », de « manipulateur » ou de « psychopathe », décrivons-nous un fait vérifiable, ou désignons-nous un bouc émissaire ? Quel critère public nous permettrait de faire la différence avant de publier ?

2. La Constitution d’urgence place la vérité avant la réconciliation. Faut-il instituer, avant tout procès d’un responsable public pour manquement grave, une commission de vérité dont le rapport serait une étape obligatoire ? Qui la composerait ?

3. La justice restaurative existe en France depuis 2014 et reste confidentielle. Le PIC doit-il en faire une proposition de référendum, et pour quels contentieux (atteintes aux personnes, harcèlement, abus de pouvoir administratif) ?

4. Le Titre V protège notre intégrité psychique contre « les techniques d’hypnose collective et de manipulation des foules ». Comment prouver devant un juge qu’une campagne de communication publique a franchi la ligne entre la persuasion et la manipulation ? Quels indices, quels documents, quel groupe de contrôle ?

5. Bascar propose de garder « 1 % » d’attention sur « je ne sais pas ». Comment transformer ce geste individuel en pratique collective dans nos propres réunions : un contradicteur désigné à chaque séance ? un tour de parole réservé à l’objection la plus forte ?

6. L’attente du sauveur est, dit Bascar, une régression ; Frédéric Bascuñana répond que certains initiateurs jouent un rôle de catalyseur. Comment le PIC peut-il bénéficier de l’énergie de ses figures les plus visibles sans recréer le culte du chef qu’il combat ? Faut-il des mandats internes courts, tournants, tirés au sort ?

7. Le collectif liquide est-il compatible avec une structure de cercles ? Comment éviter à la fois la tyrannie de l’absence de structure, décrite par Jo Freeman, et la cristallisation d’une bureaucratie de mouvement ?

8. Le vizir à la place du vizir : quel engagement écrit, notarié ou constitutionnel, protège le peuple contre ceux qui lui promettent de lui rendre le pouvoir ? Les verrous actuels de la Constitution d’urgence suffisent-ils ?

9. La colère est-elle un devoir civique, comme le soutient Frédéric Bascuñana, ou une émotion à vivre sans nécessairement l’exprimer, comme le soutient Bascar ? Quelle place lui donner dans nos publications, et quelle règle nous fixer pour qu’elle reste froide ?

10. Plusieurs affirmations entendues ce soir-là ne reposent sur aucune source. Comment le mouvement doit-il traiter, dans ses propres rangs, les théories invérifiables sur les maîtres cachés, sans pratiquer l’exclusion qu’il reproche au cordon sanitaire, et sans laisser le soupçon remplacer la preuve ?

Conclusion : juger sans sacrifier

Revenons à Passy une dernière fois.

Les commissaires de 1784 ont fait deux choses. Ils ont démasqué une transe par un dispositif, le bandeau ; et ils ont averti que le spectacle des crises était dangereux, « à cause de cette imitation dont la nature semble nous avoir fait une loi ». Ils n’ont pas su protéger leur propre tête contre la transe suivante, parce que la Révolution n’avait pas encore inventé le dispositif qui aurait jugé sans sacrifier.

Deux cent quarante-deux ans plus tard, deux amis se sont disputé la même question pendant trois heures.

L’un disait : sans jugement, le mal n’a plus de nom, et une société qui ne nomme plus le mal a perdu son anticorps.

L’autre disait : le jugement collectif est la matrice du sacrifice, et une société qui a besoin de coupables pour tenir debout est une société sous hypnose.

Les deux avaient raison, et c’est pourquoi ils ne pouvaient pas s’entendre seuls.

Le PIC propose de les faire s’entendre à plusieurs. Juger, oui : sur des faits, devant des citoyens tirés au sort, avec contradiction, à visage découvert. Sacrifier, non : la sanction n’est qu’un moment, la vérité vient d’abord, la réparation ensuite, et la Constitution elle-même admet qu’elle peut se tromper. Ce n’est ni la compassion sans jugement de l’ermite, ni le jugement sans compassion du combattant. C’est le jugement du citoyen, qui n’est jamais seul à juger.

Sommes-nous tous sous hypnose ?

Un peu, sans doute ; Tarde nous priait déjà de faire la part de l’exagération. Mais le somnambule ne se réveille pas en s’accusant, ni en accusant son voisin. Il se réveille quand quelqu’un, à côté de lui, le contredit, et qu’il garde 1 % de lui-même pour l’entendre.

Juger sans sacrifier.

C’est tout le programme.

La Constitution d’urgence est ouverte, article par article, à vos commentaires et à vos amendements : pari-intelligence-collective.org/constitution. Et si vous voulez juger avec nous plutôt que d’attendre qu’on juge pour vous : pari-intelligence-collective.org/rejoindre.

#PIC #PourNosEnfants

Annexe A : points saillants du dialogue

  1. Un épisode de consolidation. Cinquième dialogue d’une série enregistrée sur près de deux ans, consacré aux questions laissées ouvertes par les quatre premiers ; un livre coécrit par les deux interlocuteurs est annoncé à l’antenne (00:02:02).
  2. Morale et éthique. Pour Bascar, la morale est collective et naïve, l’éthique personnelle et consciente de son ignorance : « on ne peut pas tous se tromper ensemble ? Bah si, on peut » (00:13:11).
  3. La ligne rouge. Le passage de la perversion (mode de jouir, présent à l’état de trait chez presque tous) à la perversité se reconnaît à « l’infrahumanisation et la logique sacrificielle » (00:16:14).
  4. La non-sacrificialité ne peut être qu’éthique : qui dit morale dit collectif, qui dit collectif dit mythe fondateur, qui dit mythe dit sacrifice (00:17:15).
  5. Trois outils pour juger apportés par Frédéric Bascuñana : la formule kantienne de l’humanité, le principe de non-nuisance de Mill, le triptyque d’Arendt (penser, vouloir, juger) (00:25:22 à 00:28:24).
  6. Le « pervers narcissique », un diabole. Bascar récuse la notion, qui antagonise, coupe la compassion et fabrique des boucs émissaires ; il la tolère comme étape d’un deuil (00:32:28 à 00:34:30).
  7. Conscience ou rails hypnotiques. Frédéric Bascuñana, existentialiste, postule la conscience du pervers et refuse de le déresponsabiliser ; Bascar invoque le rasoir d’Ockham et la clinique (00:35:32 à 00:39:36).
  8. Eichmann et la performativité. Le fondateur du PIC redoute qu’un discours clinique de haut niveau serve de ligne de défense, comme Kant et le psychologisme ont servi à Eichmann (00:42:38 à 00:45:43, 01:06:06).
  9. Un monde sans coupable ? Pour Bascar, ce ne serait pas terrible ; pour Frédéric Bascuñana, ce serait « absolument terrible » (00:47:44).
  10. La justice restaurative, plus satisfaisante pour les victimes selon Bascar ; les ordres de grandeur qu’il avance sont exagérés, la direction est confirmée par les méta-analyses (00:50:47, 00:58:57).
  11. Souhaiter un monde sans trou est une position perverse : c’est le pervers intérieur qui pointe le pervers extérieur (01:09:08).
  12. Colère et haine. Frédéric Bascuñana revendique un « devoir de colère », anticorps de la société ; Bascar distingue vivre sa colère et l’exprimer (01:32:38 à 01:35:40).
  13. La jonction. La logique sacrificielle est acceptable « en tant que moment dans un processus plus large » (01:37:43).
  14. Le PIC ne veut pas changer l’homme, mais retirer au pouvoir l’arbitraire, l’absence de contrôle et l’anonymat (01:44:52).
  15. Le critère du trou. Ce qui distingue la pensée complexe de la pensée perverse ou psychotique, c’est l’intégration du trou du langage (01:48:56).
  16. Le malentendu, condition de l’altérité ; et la distinction entre débattre depuis un vide de soi et depuis un plein de soi (01:49:57, 01:52:59).
  17. Paranoïaque, candide, et un troisième regard qui vit son angoisse au lieu de mettre le réel en boîtes (01:56:02).
  18. La fonction paternelle n’existe pas, elle relève du mythe ; mais c’est « un mensonge qui aide à notre développement » (02:10:16, 02:12:18).
  19. Contre l’attente du père providentiel, « principal combat » de Bascar, qui rejoint la doctrine du PIC (02:20:25).
  20. Inspiré n’est pas hypnotisé : distinguer le besoin légitime d’être inspiré d’une vision qui met en transe (02:22:26).
  21. Le 1 % : garder une part d’attention sur « je ne sais pas », pour que la parole de l’autre puisse entrer (02:45:53).
  22. Le vizir à la place du vizir : on peut être insurgé pour de mauvaises raisons (02:51:59).
  23. La pluralité, à désirer. Relisant Arendt, Frédéric Bascuñana y trouve la justification du PIC ; Bascar conclut sur la joie de comprendre un point de vue irréductible au sien (03:04:13, 03:05:13).

Annexe B : concepts à retenir

Perversion et perversité. La perversion désigne une économie psychique, un mode de jouir dont des traits se rencontrent chez presque tous ; la perversité désigne un rapport à autrui qui le nie comme personne. La distinction permet de juger les actes sans psychiatriser les gens.

Infrahumanisation. Le fait de traiter autrui comme moins qu’humain, objet de jouissance ou de sacrifice. C’est, pour Bascar, la ligne rouge.

Logique sacrificielle. Chez René Girard, le mécanisme par lequel une communauté en crise résout la violence de tous contre tous en violence de tous contre un, la victime émissaire. Voir, dans le Lexique du Pouvoir, le bouc émissaire.

Non-sacrificialité. L’éthique qui renonce à désigner un coupable pour apaiser son angoisse. Pour Bascar, elle ne peut être qu’individuelle ; pour le PIC, elle peut s’instituer, à condition de ne pas renoncer à nommer la faute.

Désir mimétique. Chez Girard, le désir qui copie le désir d’un modèle et vise moins l’objet que l’être supposé du rival ; il explique la rivalité, la contagion et la violence collective.

Le trou. Dans le vocabulaire psychanalytique repris par Bascar, le manque constitutif du sujet et du langage. Le critère qu’il en tire : est sain le discours qui intègre son trou, pervers ou psychotique celui qui le refuse.

Fonction paternelle. La fonction symbolique du tiers qui sépare l’enfant de la mère et introduit la loi et l’altérité. Bascar la tient pour un mythe nécessaire à la névrose ordinaire, c’est-à-dire à la civilisation.

Père providentiel. La figure qu’on attend du dehors pour qu’elle donne à notre place notre axe ; politiquement, l’homme providentiel. Freud en fait le ressort de la foule hypnotisée.

Collectif liquide. Pour Bascar, un collectif sans hiérarchie fixe qui se forme autour d’un objet et dure le temps de cet objet ; à distinguer de la modernité liquide de Zygmunt Bauman, qui désigne une dissolution imposée des ancrages.

Économie cognitive. La tendance du cerveau à épargner son attention, qui ouvre la porte à la manipulation sans être elle-même une transe.

Le 1 %. La part d’attention qu’on garde sur sa propre ignorance, et qui permet à l’autre de nous contredire utilement.

Triangle de Karpman. Le jeu de rôles (persécuteur, victime, sauveur) décrit en 1968 par Stephen Karpman, dont il faut sortir pour qu’une relation devienne adulte.

Les trois stratégies de Laborit. Fuite, lutte, inhibition : les réponses possibles au stress, selon Henri Laborit (Éloge de la fuite, 1976).

Justice restaurative. Dispositifs de rencontre, volontaire et encadrée, entre auteur et victime ou leurs proches, visant la réparation ; inscrits en droit français depuis la loi du 15 août 2014.

Concorde citoyenne. Dans la Constitution d’urgence, la fin assignée à la justice : la vérité reconnue publiquement, puis la réconciliation et la réparation, et non la vengeance.

Intégrité psychique. Le droit, posé par la Constitution d’urgence au même rang que l’intégrité physique, de ne pas subir de manipulation mentale échappant à sa conscience et à son consentement. Voir, dans l’Abécédaire, l’intégrité psychique.

Annexe C : antithèses

Les objections les plus fortes, avec leurs sources, et ce que nous leur répondons. On ne publie que ce qui a survécu.

1. « La notion de pervers narcissique est scientifiquement solide. » Elle a été forgée en 1986 par Paul-Claude Racamier et ne figure pas dans le DSM-5, qui ne connaît que le trouble de la personnalité narcissique ; de nombreux cliniciens la jugent galvaudée (Slate, série « Le vrai visage de la perversion narcissique »). Réponse : les conduites décrites par Marie-France Hirigoyen sont réelles ; l’étiquette, qui les attribue à une essence, l’est beaucoup moins. Décrivons les actes, laissons les diagnostics aux cliniciens.

2. « La justice restaurative satisfait 70 à 80 % des victimes, contre 15 à 20 % pour la justice classique » (Bascar, ordre de grandeur). Les méta-analyses montrent une satisfaction significativement supérieure et une baisse modeste de la récidive, mais avec des effets mesurés et sur des publics volontaires (Latimer, Dowden et Muise pour le ministère canadien de la Justice, 2001 ; revue Campbell, 2013). Réponse : la direction est juste, l’ampleur est exagérée ; l’argument n’a pas besoin de l’exagération.

3. « Le pouvoir et l’argent rendent malhonnête : les riches grillent les priorités et volent davantage. » L’étude de Piff et collègues (PNAS, 2012) l’a suggéré ; une réplication en quatre études (2017) ne l’a pas retrouvé sous cette forme, et les deux équipes ont échangé des corrections. Réponse : la thèse systémique reste plausible, la preuve citée est fragile. Fondons-nous sur Milgram, sur les effets du contrôle et de l’anonymat, mieux établis.

4. « L’expérience de Stanford prouve que n’importe qui devient bourreau. » Les archives étudiées par Thibault Le Texier (Histoire d’un mensonge, 2018) montrent que les gardiens avaient reçu des consignes de dureté. Réponse : l’expérience prouve surtout la puissance d’un cadre qui pousse à la cruauté ; ce qui renforce, au lieu de l’affaiblir, l’idée que le remède est institutionnel.

5. « Nous avons perdu 50 % de notre testostérone en cinquante ans » (Bascar). L’étude de référence (Travison et collègues, Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism, 2007) mesure un déclin de l’ordre de 1 % par an, indépendant de l’âge, sur une cohorte du Massachusetts entre 1987 et 2004 ; la baisse de la concentration spermatique, de 50 à 60 % entre 1973 et 2011 dans les pays occidentaux, relève d’une autre mesure (Levine et collègues, 2017). Réponse : le phénomène est réel et inquiétant ; le chiffre avancé confond deux indicateurs et les grossit.

6. « Le président est une poupée MK ; des sociétés secrètes et des psychotiques dans l’ombre dirigent des armées de pervers » (Bascar). Aucune source ne l’établit. Le programme MK-Ultra (CIA, 1953-1973) a existé et a été documenté par des commissions d’enquête américaines dans les années 1970 ; rien ne relie un chef d’État européen à ce programme. Réponse : ces affirmations sont invérifiables, donc, selon le critère même de Bascar, closes sur elles-mêmes ; elles offrent à nos adversaires la réfutation la plus facile.

7. « L’indifférenciation des sexes est financée par Soros et Maurice Strong au service d’une idéologie sataniste ; un néo-sabbataïsme luciférien inverse les valeurs » (Bascar). Aucune source sérieuse. Réponse : l’influence des grandes fondations est un vrai sujet, qui se traite par la transparence des financements (Titre XVI, article 2 de la Constitution d’urgence) et non par la désignation de maîtres occultes ; quant aux récits qui imputent la décadence à une communauté cachée, ils présentent tous les stéréotypes de la persécution décrits par Girard.

8. « Si l’on avait dit “thérapie génique” au lieu de “vaccin”, 95 % des gens auraient refusé » (Stefan Oelrich, Bayer, octobre 2021, cité par une auditrice). La phrase a bien été prononcée lors du World Health Summit ; les autorités sanitaires et les vérificateurs (FactCheck.org, 2022) contestent la qualification de thérapie génique pour les vaccins à ARN messager, qui ne modifient pas le génome. Réponse : la citation illustre la puissance des mots sur la décision, ce qui était le propos ; elle ne tranche pas la question scientifique.

9. « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » (Manuel Valls, 9 janvier 2016). Réponse : Bernard Lahire (Pour la sociologie, La Découverte, 2016) a montré que comprendre n’est pas juger, et que l’on juge mieux ce que l’on comprend. Mais l’objection de Frédéric Bascuñana garde sa force : certaines explications deviennent des excuses dans la bouche de ceux qui ont intérêt à s’en servir. D’où la nécessité de séparer, institutionnellement, le temps de la vérité et celui de la sanction.

10. « Le collectif liquide est une utopie : sans structure, le pouvoir se cache » (objection de Jo Freeman, The Tyranny of Structurelessness, 1972). Réponse : c’est vrai d’un collectif liquide permanent ; ce ne l’est pas d’un collectif liquide encadré par une structure qui organise sa propre rotation (mandats courts, tirage au sort, révocabilité), ce que la Constitution d’urgence tente de faire.

11. « La discussion publique recrée toujours le sacrifice » (Bascar). Réponse : c’est l’absence de conflit réglé qui recrée la violence, comme l’ont montré, de Machiavel à Chantal Mouffe, les théoriciens de la démocratie agonistique ; le dialogue même du 21 août en est un contre-exemple vivant.

Sources

Les adresses ci-dessous ont été consultées ou relevées le 28 octobre 2026.

Le dialogue et la série

Hypnose, imitation et foules : les textes anciens

Morale, jugement, sacrifice

Justice restaurative

Pouvoir, obéissance, contrôle

Vérifications des affirmations contestées

Le PIC

Frédéric Bascuñana
Frédéric Bascuñanahttps://politoscope.fr
Entrepreneur, citoyen engagé. J’observe avec tristesse mon pays perdre son honneur sous les exactions d’une caste cynique. Retrouvons notre dignité collective.

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